Approche sociale des militaires de Collioure au XVIIIe siècle.

Communication de Nicolas L’HENAFF et extrait de son mémoire de master 1 (UPVD). 

Les problèmes militaires ne sont pas comme l’on pourrait l’imaginer essentiellement tournés vers les champs de bataille, mais se retrouvent aussi en grande partie à l’Arrière. Ville de garnison, Collioure accueille une population où civils côtoient militaires quotidiennement, et malgré un certain cloisonnement urbanistique causé par le réaménagement des fortifications et l’ajout de casernes, la population militaire se mêle beaucoup au siècle. Les notaires de Collioure deviennent ainsi les véritables témoins de cette présence en rendant possible la reconstitution de la vie des militaires par le regroupement dans leurs actes de nombreuses informations capitales pour l’historien contemporain.
Collioure n’est pas une simple ville d’étape, mais une ville de garnison permanente, où des logements sont prévus pour l’hébergement du soldat, ce qui retire le problème du logement chez l’habitant. La pratique du casernement vise à faciliter la discipline des soldats en mieux les encadrant et à décharger les habitants du logement personnel (115). Cette impulsion est donnée généralement par les États européens dans les années 1690. D’un autre côté, se trouve aussi une redéfinition au cours du XVIIe siècle des rapports entre société et leurs armées, où c’est aux soldats de réprimer les troubles (116), laissant imaginer les malheurs de la guerre. Les rapports entre les populations civiles et militaires peuvent se définir par l’activité notariale, les notaires étant les garants de la mémoire collective, et ce quotidiennement.

Le dernier volet de ce mémoire sur la présence militaire de Collioure va nous permettre de répertorier les différents aspects de cette présence et de son impact sur les populations civiles. Les résultats obtenus par le dépouillement des archives notariales nous apportent une mine d’informations sur les militaires en garnison à Collioure, ce qui nous permet de dresser une typologie des militaires afin de reconstituer leur vie et leurs relations. Dans cette typologie des militaires, un groupe de soldats en particulier sera étudié dans ce chapitre, celui des fusiliers de montagne, étant en quelque sorte l’exemple d’un syncrétisme des milices locales dans l’armée royale. Cette présence n’a pas seulement eu un impact social, mais également urbanistique et bon nombre de constructions peuvent encore témoigner du passage des militaires à Collioure.

Typologie des militaires en garnison à Collioure

La population militaire recensée dans cette enquête y apparaît comme très hétéroclite et le notaire accueille tous les militaires, qu’ils soient gradés ou non. La précision avec laquelle le notaire renseigne les parties contractantes nous permet de nos jours, après le dépouillement de ces informations, d’établir une typologie de tous les militaires apparaissant dans ces documents. Cette typologie nous donne accès à une multitude d’informations telles que les titres de civilité, patronymes, lieux d’origine, mais encore toute une description des affectations de chaque soldat. Ci-dessous, dans le tableau n°3, une liste nominative des militaires en garnison à Collioure, répertorie toutes les apparitions des militaires comme parties contractantes ou témoin dans les actes entre 1680 et 1730.

Cette liste nominative nous fait remarquer plusieurs choses. Premièrement, les notaires prennent soin de détailler dans les actes l’état-civil des militaires, chose importante pour différencier d’éventuel doublon dans le dénombrement des occurrences. Ensuite, les lieux d’origine et les fonctions sont largement précisés, nous apportant des informations capitales pour reconstituer le parcours de ces gens d’arme.

La mention des titres et patronymes

Il est intéressant de se pencher sur la patronymie des soldats. Outre toute une diversification des noms, le notaire prend soin de faire une distinction détaillée des titres de civilité. En effet, à l’époque moderne une grande diversité de titre de civilité existait ayant des connotations particulières pouvant déterminer un titre religieux, nobiliaire ou bien civil. Ici, il ne faut en retenir que deux catégories de titres qui sont les titres civils comme Monsieur et Sieur, et les titres nobiliaires comme Messire et Noble. Ces prédications sont mise en place en fonction de l’affection des militaire et de leur grade, car les charges d’officiers peuvent être des charges nobiliaires vénales ou héréditaires.

Une autre particularité de ces appellations sont les abréviations. Par commodité, les notaires ont souvent recours à abréger certains mots afin de gagner de la place dans leur rédaction. Mais ces abréviations nous posent problème dans la mesure où elles peuvent signifier plusieurs choses. Ainsi, les abréviations telles que Mr, Mre ou Sr peuvent tour-à-tour signifier Monsieur ou Monseigneur pour Mr, Messire ou Maître pour Mre, et Sieur ou Seigneur pour Sr. Bien évidemment, la mise en contexte peut aider à déterminer la définition de ces abréviations, et dans cette liste les titres abrégés tels que Mr, Mre ou Sr peuvent vraisemblablement signifier Monsieur, Messire ou Sieur.

Les titres de civilité font ensuite référence à la patronymie de ces militaires, dont bon nombre d’entre eux sont des nobles et seigneurs. Le notaire prend soin de nous dévoiler avec précision, certes les noms de famille, mais encore les seigneuries rattachées aux militaires dont quelques-uns sont seigneur, chevalier ou baron. Ici encore, les abréviations portent à confusion et ne permettent pas de déterminer avec exactitude si des noms comme celui de Louis Dachard Sr de Sarras par exemple, signifie Sieur ou seigneur de Sarras. La patronymie n’est pas la seule information de valeur que les notaires nous font parvenir. La mention des lieux d’origines ainsi que des affectations peuvent nous aider à reconstituer le parcours des militaires ainsi que leur possible ascension dans la hiérarchie militaire.
Idée du parcours personnel du soldat Quelques actes font mention de l’âge des soldats, de leur surnom au sein du bataillon, ainsi que leur métier, mais ces informations se sont montrées très lacunaires et exhaustives lors du dépouillement des archives notariales.
Allant de pair avec le détail des patronymes, les lieux d’origine des militaires sont en revanche plus souvent mentionnés, et ce, avec précision. La toponymie de des lieux d’origine est assez particulière dans la mesure où elle nous apporte des informations très précises comme le nom exact des paroisses d’où les militaires sont natifs, nous permettant ainsi d’avoir accès aux sources généalogiques comme les registres de baptême, et d’avoir la possibilité de reconstituer leur vie. Mais cette toponymie peut également se révéler être un obstacle, puisque beaucoup de noms de communes ont été modifiés avec le temps, rattachés à d’autre lieux, voir complètement disparus.
Seul 35% des occurrences trouvées dans les archives notariales mentionnent les lieux d’origine des militaires, mais ce faible nombre de lieux nous permet tout de même de dresser une carte ci-contre, répartissant les lieux d’origine des militaires apparaissant dans les archives notariales de Collioure entre 1680 et 1730.

Le royaume de France étant en pleine mutation territoriale à la fin du règne de Louis XIV, cette carte a été établie avec le tracé des frontières de 1715, correspondant le mieux à notre période. Malgré le peu de mentions des lieux d’origine, nous pouvons cependant y voir que des zones de répartition géographiques se détachent plus que d’autre. Bien évidemment le Roussillon demeure chargé en fréquence d’apparition, mais les provinces de Quercy, de Languedoc, et plus largement du Midi de la France, sont des espaces de référence pour l’origine des soldats en garnison à Collioure, ainsi qu’une aire de répartition linguistique.
Cette répartition s’explique par la présence à Collioure de beaucoup de régiments levés dans le sud du royaume comme celui d’Auvergne, de Foix, du Périgord, du Royal-Roussillon, mais encore des troupes légères de fusiliers de montagne ou miquelets. Les fusiliers de montagne sont des troupes typiques du Roussillon, et représentent un corps particulier dans cette étude.

Un cas particulier, celui des fusiliers de montagne ou « miquelets »

La présence militaire à Collioure entre 1680 et 1730 est ponctuée par l’apparition d’un corps particulier, celui des fusiliers de montagne (117) ou miquelets. Régiment particulier qui se définit entre milice et troupes légères, ce corps sert de troupes auxiliaires à l’armée française en regroupant des hommes du pays. Pour les miquelets (118), leur origine est assez vague et leur nom semble venir d’un certain Miquelot de Prats, partisan catalan ayant levé des troupes de mercenaires pendant la guerre des Moissonneurs en 1640 contre la monarchie espagnole. Plus largement, les miquelets définissent l’ensemble des miliciens pyrénéens servant tour-à-tour la Principauté de Catalogne, la monarchie espagnole et le royaume de France. En 1642 déjà, les armées du roi de France avaient subi des incursions de miquelets espagnols dans les Pyrénées. Hardis muletiers et contrebandiers, ces partisans s’infiltraient dans les lignes, pillaient les convois logistiques et massacraient des détachements isolés en menant la « petite guerre » ou guérilla.
Les miquelets sont un corps particulier dans la mesure où il n’est pas institutionnel au départ, à la différence des sometents. Dans les Pyrénées orientales, en Catalogne et en Andorre, l’ensemble des hommes armés se réunissaient en milice bourgeoise. Cette milice était formée de sometents (119), miliciens convoqués au son des cloches et constituaient une autodéfense civile encadrée, dont l’origine remonte au XIe siècle. À leur différence, les miquelets sont au départ des bandits armées contre la monarchie espagnole, puis contre l’établissement de la gabelle en Roussillon.

Des bandits montagnards aux troupes légères royales L’impact de la guerre sur les populations locales engendre la mise en place d’une autodéfense par les habitants. Les habitants frontaliers sont les défenseurs de leur territoire et le port d’armes est ainsi autorisé par les monarchies et confirmé par de nombreux privilèges, provoquant une militarisation de la population (120) . On trouve dans cette conjoncture l’origine des fusiliers de montagne et de la milice bourgeoise (121). Le contexte de violence extrême sur la frontière fait réagir les États, même si la monarchie hispanique voit d’un mauvais œil la défense de la frontière par les autochtones suspectés de mal reconnaître la frontière et l’ennemie, s’agissant des mêmes populations d’un côté ou de l’autre du front. Les armées basée jusqu’au XVIIe siècle sur le mercenariat, souhaitent le monopole de la défense du territoire. Les troupes légères sont en quelque sorte la fusion d’une partie des milices montagnardes indépendantes, en véritables troupes auxiliaires des armées.
Pour faire face à l’insuffisance du volontariat qui atteint des limites en 1684, Louis XIV ordonne la levée (122) de bataillons* sous le nom de fusiliers du Roussillon afin d’accroître les effectifs de l’infanterie française avec le soutien de troupes légères. Le but est de disposer d’unités frontalières spécialisées pour lutter contre miquelets espagnols. Les levées sont à l’initiative des généraux ou des gouverneurs pour protéger frontière et par la suite le maréchal de Noailles, chef de l’armée de Catalogne, lève en 1689 six compagnies de fusiliers ou arquebusiers de montagne. Ces troupes étaient utilisées certes en Catalogne, mais aussi en Italie, dans les Cévennes durant la révolte des Camisards, puis en Provence afin de garder les lignes de cordon sanitaire lors de la peste de Marseille en 1720.

Au début du XVIIIe siècle, les effectifs des fusiliers de montagne sont réformés. En 1706 le roi donne un drapeau à chaque bataillon ainsi qu’un cornette (123) à chaque compagnie. Les commissions de capitaine et de lieutenant étaient expédiées au nom du Gouverneur ou du Lieutenant-Général du Roussillon en son absence. Un ordre du 23 décembre 1718 prescrivait la levée en Roussillon de trois compagnies de fusiliers de montagne sous les ordres des capitaines de Deliό, de Torrès et de Jolly, ayant chacune quatre officiers et 100 hommes. Pour faire face à la guerre avec l’Espagne, une autre ordonnance du 9 janvier 1719 vient renforcer les fusiliers de montagne de quatre bataillons, toujours sous les ordres des capitaines de Deliό, de Torrès et de Jolly, ainsi que de Belhair. Les bataillons des capitaines de Deliό et de Torrès ont eu chacun une compagnie de 100 hommes et neuf compagnies de 32 hommes ; et les bataillons de Jolly et de Belhair reçurent 12 compagnies de 32 hommes (124).
Les fusiliers de montagne ont été appelés un temps arquebusiers de montagne en référence à leur armement, l’escopeta (125). Étant des troupes légères, leur armement et leur habillement se distinguent nettement de ceux de l’infanterie de ligne et des troupes régulières (126) . L’armement et l’habillement ne sont fixés par une ordonnance qu’en 1734, mais étaient déjà suffisamment uniformisé au début du siècle. Les fusiliers sont armés d’une escopeta qui est un grand fusil léger de 5 pieds (127) de long. À ce fusil sont ajoutés une baïonnette et deux pistolets, une giberne, une gibecière et un fourniment. Les fusiliers de montagne sont habillés lors de leur création avec un large justaucorps (128) à la façon du pays, appelé gambetό, coiffés d’un bonnet de police la barratina, et chaussés de savates de corde entrelacées, les espardenyes (129) ou espadrilles, beaucoup plus pratiques et efficaces en montagne que les lourds souliers en cuir cloutés des troupes de ligne régulières.
Pour Collioure, la présence des fusiliers de montagne est justifiée par sa situation géographique. Place forte frontalière, elle permet de contrôler le col de Banyuls passant par les vallons au sud de Collioure et du Port-Vendres. Ce col est un lieu de passage prisé des contrebandiers, transportant les marchandises depuis les grèves de Banuyls-sur-mer jusque dans les Albères et la plaine. La présence des fusiliers de montagne permet ainsi de maintenir l’ordre sur les contreforts des Pyrénées en formant un cordon de surveillance. D’autre part, à Collioure l’abbaye de Valbonne (130) était un repaire de miquelets. Fondée en 1242 par des moines cisterciens et désaffectée en 1734, elle se trouve aujourd’hui située sur le territoire d’Argelès-sur-mer.
Une quinzaine de fusiliers de montagne sont recensés sur tout le dépouillement, dont on peut voir dans le tableau n°5 ci-dessous une liste nominative. Simple fusilier, capitaine, lieutenant ou major, ces fusiliers offrent un aperçu non négligeable de la composition cosmopolite de l’armée d’Ancien Régime.

Les fusiliers de montagne sont ainsi un corps de l’armée royale en Roussillon tout à fait atypique et représentatif de cette population frontalière armée. Bandits à l’origine, les fusiliers de montagne sont à la fin du règne de Louis XIV les gardiens de la nouvelle frontière contre les contrebandiers et les incursions ennemies. La place de Collioure est stratégique pour l’établissement de ces fusiliers, contrôlant ainsi la frontière et le littoral. L’impact de la présence militaire à Collioure ne se fait pas seulement sur la seule présence de garnison dans la ville, mais agit aussi socialement sur la vie des colliourencs.

L’impact de cette présence militaire sur la population colliourencque

De par les grands travaux que Vauban a ordonné sur Collioure, l’urbanisme de la ville c’est considérablement adapté à une séparation entre les populations civile et militaire. Collioure est transformée en ville de garnison permanente, ce qui lui confère la chance de posséder de nombreux casernements et infrastructures pour la population militaire, sans pour autant déranger le civil. En effet, les infrastructures militaires n’étaient pas systématiquement installées dans les villes de garnison, forçant parfois les civils à loger les militaires chez eux et à leur frais. Malgré ce cloisonnement et cette séparation urbanistique entre les deux populations, nous retrouvons chez les notaires la preuve d’un certain mélange entre les soldats et les civils. Outre la passation d’actes divers tels que les procurations et autres vus précédemment, nous pouvons constater une présence constante de soldats choisis en tant que témoins.
Les logements des gens de guerre Le logement des gens de guerre est pour la monarchie française une priorité dans la modernisation de l’armée. Après un effort considérable entre les années 1668 et 1710, une ordonnance du 25 septembre 1719 prescrit de bâtir une série de granges et de casernes destinées à abriter en hiver les régiments dans toutes les places fortes et les villes de garnisons du royaume. Collioure venant d’être totalement réaménagée à la fin du XVIIe siècle, se voit garantir un nombre de logements de guerre important afin d’une part, de mieux accueillir les soldats et de favoriser l’implantation d’une armée permanente, mais aussi de se placer au centre des villes sans toutefois déranger les civil, et potentiellement avoir une meilleure emprise sur eux. En effet, il est encore courant qu’à cette époque les militaires soient logés au frais des civils (131) , provoquant de nombreux problèmes relationnels.
Après le passage de Vauban, la ville est complètement aménagée pour être efficace sur la gestion des troupes (132). Vers 1770, il est question dans l’État militaire, ecclésiastique et politique du Roussillon de l’état de l’artillerie dans la ville, le château et le fort Mirador qui est « estimée pour cinq bastion royaux, 3 000 fantassins et 300 cavaliers ou dragons. », ainsi qu’un extrait sur le fort Saint Elme. Suivant les effectifs de 1770 (133), nous pouvons dresser ci-contre un tableau de la répartition des effectifs militaires de la ville et de ces alentours pour un total de 1 000 habitants environ.

Ce qui nous interpelle tout d’abord, c’est que les casernes situées dans la ville accueillent le double des effectifs de ceux des forts réunis. Avec ces résultats, il faut y voir une véritable militarisation de la ville de Collioure, et un contrôle accrue de la population civile. La présence militaire devient une constante véritablement intégrée dans la vie des colliourencs. Achevées en même temps que les murailles en 1692, ces infrastructures sont toujours visibles de nos jours et nous laisse imaginer la lourde présence des militaires dans la petite ville. Les casernements du château se divisent en deux corps de logis, dont une aile de casernes modernes construite au sud de la place d’armes du château, adossée au bastion des Dominicains, ainsi qu’une aile plus ancienne construite au nord de la place d’armes, vers 1503134. 

Outre les casernements du château et du fort Mirador, ce qui est intéressant de constater c’est la construction de casernes (135) dans la ville, avec une aile aménagée dans le quartier du Morer au pied du fort Mirador. Ces logements, toujours visibles aujourd’hui, nous laissent entrevoir les efforts effectués par les ingénieurs pour démultiplier la capacité l’accueil des soldats. De plus, ces logements sont construits à l’intérieur même de la ville, côtoyant directement les civils.
Dernièrement, il nous faut parler de l’arsenal et du corps de garde* de la porte de la ville. Ces bâtiments ne sont pas des logis à proprement parler mais témoignent néanmoins de l’implantation du militaire dans la ville. L’arsenal (136) est ancré dans les remparts du front de mer. À même la ville, cette infrastructure permettait de desservir les fortifications en munitions et en armes. Autre élément, en ville se trouve dans la carrer Nou ou rue Neuve (137) le corps de garde de la porte de terre, en opposition avec les différentes poternes* des forts et des portes donnant sur le port d’Amont. Le corps de garde témoigne d’un contrôle massif des entrées et des sorties de la place forte, rythmant ainsi la vie des colliourencs (138).
Cette présence militaire accrue jusque dans l’urbanisme se voit aussi dans l’activité notariale. Non pas dans les différents actes vus précédemment concernant directement les militaires, mais par le biais du témoignage où les soldats sont utilisés comme témoins dans des actes concernant des civils, n’ayant souvent aucun rapport entre les deux.

Le témoignage de soldats, preuve d’une présence militaire accrue Au travers de tout ce dépouillement, nous voyons que la population militaire influe très peu sur la vie civile, mis à part les réaménagements urbains. La séparation urbanistique de ces deux populations et les documents notariés nous laissent seulement entrevoir qu’un mélange sommaire du civil et du militaire. Les militaires se mélangent néanmoins aux civils lors de consultation de ces derniers en tant que témoins, souvent mis en relation avec des actes divers mais en majorité complètement étrangers aux parties contractantes. 19% des entrées concernant les militaires recensés entre 1680 et 1730 font office de témoins durant la passation d’un acte. Ci-dessous a été dressé un tableau évaluant la fréquence d’apparition des militaires chez le notaire en tant que témoins, suivant les types d’actes.

Il est intéressant de constater que 79% des militaires qui témoignent sont des officiers allant du capitaine au major de place, et que le témoignage d’un militaire concerne dans 60% des cas la rédaction d’un testament. À la lumière de ces faits, il est légitime de se dire que la hiérarchie militaire avait probablement un impact sur la valeur des témoignages et la force des écrits.
Plus généralement, la présence des témoins était une obligation. En effet, lors de la passation de l’acte, il était obligatoire de faire signer l’acte par un autre notaire ou deux témoins. Les notaires nommaient pour cette raison des témoins instrumentaires, qui ne pouvaient pas appartenir à la famille des parties. Il était justement exclus les parents, les frères, les oncles et les beaux-pères et les témoins étaient obligés d’être présents du début à la fin de l’acte et devaient savoir signer.

Il était défendu d’engager un enfant ou un domestique pour être témoin. Le fait que les notaires devaient choisir des témoins étrangers à la famille des parties était peut-être une des raisons pourquoi beaucoup de militaires étaient désignés comme témoins, si l’on conjugue ces occurrences au nombre important de militaire dans Collioure à cette époque.
Par le biais de tous leurs travaux, les notaires nous ont légués quantités d’informations sur les militaires présents à Collioure entre la fin du XVIIe et le début du XVIIIe siècle. Au travers du filtre des archives notariales, les militaires ont pu y être étudiés sous un angle assez inusité, celui d’une approche sociale révélant la vie privée sous divers aspects.
Prenant soin de détailler les moindres informations relatives aux états-civils, les notaires nous donnent la possibilité de reconstituer les liens familiaux des gens d’arme en nous basant sur les patronymes et prédicats, permettant de remonter jusqu’aux lieux d’origine. En effet, les militaires présents à Collioure viennent de tous le royaume, mais aussi de la province de Roussillon où les fusiliers de montagne en sont le meilleur exemple, celui d’un syncrétisme entre les armées du roi et les milices locales, héritières d’une longue série de défenses de la frontière des Pyrénées.
Arrivant en même temps que les lourds travaux de réaménagements urbanistiques à Collioure, l’armée royale devient à la fin du XVIIe siècle une constante et un élément indéfectible de la ville. La vie des colliourencs est à ce moment rythmée au son du clairon et doit vivre avec les militaires. Malgré une certaine séparation dans l’urbanisme entre les populations militaires et civiles, les deux se mélangent néanmoins quotidiennement, comme le démontre la présence de nombreux militaires chez le notaire en tant que témoins.

Conclusion

Cette étude de cas diffère des études classiques en histoire militaire par la nature des sources utilisées qui sont les archives notariales, des documents de la pratique à caractère privés et civils. Mais cette étude diffère surtout par cet aspect social qui a voulu être mis en avant, en s’inscrivant dans le courant de la nouvelle histoire militaire pour découvrir de nouveaux regards sur la vie des soldats, au travers des domaines social, économique, politique et micro-historique. L’étude sur la présence militaire dans une petite ville comme Collioure a été choisie de se faire à une époque de profonds changements dans le contexte géopolitique européen, à une conjoncture politique, militaire et économique très particulière qui marque la fin du règne du Roi Soleil, encore plus accentuée en Roussillon.
Collioure est à ce moment-là une ville nouvelle, totalement transformée par les desseins de Vauban, et de ce fait, réaménagée spécialement pour les armées du roi en pleine révolution militaire sous l’égide de Louvois, qui transforme une armée de mercenaires en une armée professionnelle organisée et modernisée. La place forte de Collioure est réhabilitée pour garantir la sécurité de la frontière des Pyrénées, passant désormais au sud de Perpignan après la signature du traité des Pyrénées ; dans une province fortement marquée par les conflits entre le royaume de France et la monarchie ibérique sur le plan matériel des fortifications, mais aussi dans les mentalités et le mode de vie.
Les notaires, laissant entrevoir tous les aspects de la présence militaire, sont au même titre que l’armée également en proie à une réorganisation totale et à une uniformisation du notariat, devant se plier aux exigences d’un formalisme insufflé par le pouvoir royal. Les anciens notaires de province de tradition catalane laissent la place à des officiers plus jeunes, formés à Perpignan dans le droit et la culture française. C’est comme cela que des notaires très efficaces comme François Garriga, notaire royal du collège de Perpignan, nous ont légués quantités d’informations précieuses sur la vie quotidienne des colliourencs à cette époque, grâce à un travail colossal et rigoureusement bien organisé. Les liens entre le notariat et les militaires ne sont pas anodins mais structurels et indispensables, car les soldats ont de grands besoins en matière juridique. Leurs besoins sont de gérer leurs affaires et leurs biens à distance par le biais des procurations, le plus souvent établies avec un membre de la famille, ou encore pour régler des opérations financières, et ce, à l’autre bout du royaume puisque les régiments sont en perpétuels déplacements allant d’étapes en étapes pour gagner les lignes de front.
Une grande diversité des corps d’armée et de grades a été soulignée au cours du dépouillement des archives notariales et montrent qu’il n’y avait pas de pas de cloisonnement suivant la hiérarchie militaire chez le notaire, tous les hommes ayant le même droit d’accès à la juridiction notariale. Parmi ces corps d’armée, un groupe particulier se détache celui des fusiliers de montagne étant un corps de troupes légères, étant à l’origine des milices du pays destinées à garder la frontière lors des guerres franco-hispaniques. La présence de tous ces gens de guerre, dont les effectifs représentent le triple de la population colliourencque soit environ 3 200 militaires pour 1 000 habitants, ne provoquent pas socialement d’impact particulier sur la population civile. En revanche, la présence militaire influe grandement sur l’urbanisme de la ville, l’ayant totalement transformée pour les besoins militaires comme le logement que nous pouvons encore voir en partie de nos jours. La présence accrue des militaires se voit également par le biais des témoignages, faisant apparaître beaucoup de haut-gradés lors de la rédaction d’actes, parfois en n’ayant aucun rapport direct avec ces militaires.
Ainsi, la présence militaire à Collioure entre les années 1680 et 1730 n’a pas laissée d’impact majeur d’après les sources notariales sur la population civile, mis-à-part la transformation totale des fortifications autour de la place forte, et de ce fait, de la ville. Cependant, l’approche sociale des militaires prend tout son sens dans les documents notariés, dévoilant ainsi une part importante de la vie privée des militaires comme leurs finances, leurs réseaux familiaux, lieux d’origine, patrimoine etc…
Toutefois, ce mémoire ne demeure qu’un premier travail de recherche n’ayant pas la prétention d’être une étude complète et arrêtée. Ce travail, qui par manque de temps et de quelques moyens, n’a pu donner qu’un regard social de l’armée qu’au travers des seules sources notariales. Pour que ce discours soit efficace et vraiment objectif, il faudrait se projeter dans une suite incluant l’étude d’autres sources pouvant venir étayer la vision notariale de cette étude de cas, comme les sources municipales de Collioure (139) par exemple, donnant une vision plus générale et un contrepoids du cas civil. Mais les sources militaires, en tout cas les archives de l’Intendance du Roussillon conservées aux ADPO dans la série C, pourraient également être mises relation avec les archives civiles permettant de mettre en perspectives les résultats obtenus dans cette première étude.
De plus, pourquoi ne pas également élargir cette période puisque l’histoire retient de Collioure, quelques décennies plus tard, un long déclin militaire au XVIIIe siècle amorcé par le développement de Port-Vendres sous Louis XVI comme nouveau port du Roussillon ; puis par les événements de 1793 et sa chute aux mains des armées espagnoles lors de la guerre des Pyrénées, avant son déclassement en 1883. Mais après-tout, Collioure accueille aujourd’hui le Centre National d’Entraînement Commando dans le fort Miradou comme lieu d’entraînement, retrouvant en quelques-sortes sa vocation de place forte à l’ombre des sentinelles veillant sur la frontière…
Finalement, les notaires nous ont légués la trace du passé d’hommes ayant fait le choix de servir leur roi, au détriment de leur vie privée en laissant derrière eux leur famille et leur pays pour se lancer dans cette aventure périlleuse qu’est la guerre. Avec un certain recul, il faut se dire que les actes notariés gardant la mémoire de la vie privée de ces militaires, sont en quelque sorte tous des fragments d’une histoire propre à chaque homme, qui s’est peut-être brutalement achevée prématurément au-delà des monts Pyrénées…

NOTES 

(115) BILOGHI Dominique, PÉLAQUIER Élie, « Le village et l’armée en Languedoc à l’époque moderne » dans DESPLAT Christian (dir.), Les Villageois face à la guerre (XIVe-XVIIIe siècle), Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002, pp. 161-184

(116) LAGADEC Yann, « Les sociétés en guerre au XVIIe siècle » dans ANTOINE Annie, MICHON Cédric (dir.), Les sociétés au XVIIe siècle : Angleterre, Espagne, France, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2006, pp. 471-493

(117) Voir en annexe n°15 une estampe de 1747 représentant un fusilier de montagne après la fixation de l’uniforme par l’ordonnance de 1734.

(118) MANSOU Paul, Une levée de Miquelets ou fusiliers de montagne en Roussillon (1744), Perpignan, imprimerie J. Comet, 1910, 35 p.

(119) Le mot somatén vient du catalan so metent signifiant littéralement « émettant du son ».

(120) POUJADE Patrice, « Les populations frontalières et la guerre dans les villages des Pyrénées centrales et orientales à l’époque moderne » dans DESPLAT Christian (dir.), Les Villageois face à la guerre (XIVe-XVIIIe siècle), Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2002, p. 220

(121) BRUNET Michel, Les pouvoirs au village : aspects de la vie quotidienne dans le Roussillon du XVIIIème siècle, Canet, Trabucaire, 1998, 223 p.

(122) ROS Abdon-Sennen de, État militaire, ecclésiastique et politique du Roussillon, Perpignan, vers 1780, pp. 147-145

(123) Le grade de cornette désignait un sous-lieutenant dans la cavalerie légère française de l’Ancien Régime.

(124) BELHOMME Victor Louis Jean-François, Histoire de l’infanterie en France, Paris et Limoges, Imprimerie militaire Henri Charles-Lavauzelle, vers 1893, tome 3, pp. 33-34

(125) Voir en annexe n°16 le détail de l’armement des fusiliers de montagne avec les noms catalans orthographiés en français.

(126) CART Alex, Le corps des fusiliers de montagne ou fusiliers du Roussillon. Mémoire manuscrit établi pour la revue d’inspection du 15 septembre 1751. Publié et annoté par Alex. Cart, Paris, Éditions du Panache, 1954, 15 p.

(127) Le pied de roi correspondait à environ 32 cm entre 1668 et 1799, ce qui donne pour l’escopeta un fusil d’environ 1,5 mètre.

(131)Nous ne nous attarderons pas ici sur le cas des dragonnades qui étaient les persécutions dirigées sous Louis XIV contre les protestants dans le royaume de France. Les dragons employés pour obtenir par la force ces conversions étaient à l’origine des compagnies régulières qui servaient à percevoir l’impôt, et spécialement celui de contribuables redevables d’arriérés qui devaient loger à leurs frais les soldats jusqu’au paiement effectif.

(132) Voir en annexe n°18 et 19 l’emplacement des casernements dans Collioure sur le plan de 1702 ainsi que sur une vue satellite de 2017.

(133) Effectifs qui ne sont qu’une base de calcul étant donné que le Roussillon s’est progressivement vidé de ses soldats après les guerres du début du XVIIIe siècle

(134) Voir en annexe n°20 et 21 des photographies des deux corps de logis du château vers 1952, encore dans leur état d’origine avec les enduits muraux.

(135) Voir en annexe n°22 et 23 les casernes du Morer, aujourd’hui réhabilitées en habitations privées.

(136) Voir en annexe n°24 l’arsenal sur le port.

(137) La rue Neuve, où sa toponymie fait bien référence aux réaménagements de la ville sous Louis XIV, a été renommée de nos jours rue Pasteur.  

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