La taille du Grenat à Saint Claude dans le Jura.

Dans le Jura, on note la présence des premiers lapidaires vers 1550. Les horlogers suisses, qui avaient fui Genève et les persécutions protestantes, utilisaient des rubis taillés pour la réalisation des pivots de pendule. Réinstallés dans les Monts du Jura, ils trouvèrent les lapidaires pour réaliser ce travail ainsi que la taille des verres et l’ornementation des boites de montres.
Ces deux métiers fournissent une occupation idéale pour les longs mois d’hivers. En 1650, la Révocation de l’Edit de Nantes bouleversera tout ce petit monde. Certains, de confession juive ou protestante, partiront vers la Suisse ou la Hollande pour tailler le diamant.

Les horlogers s’établiront dans la vallée de Joux. Les lapidaires resteront dans la région de Saint-Claude, probablement à cause de la proximité de Genève et de son « industrie » de la montre. C’est ce qui explique la présence encore au XVIIIe s. d’ouvriers spécialisés dans la taille des rubis.qui servaient de contre-pivot. C’est ainsi qu’en 1735, un ouvrier aurait eu l’idée de frotter deux rubis l’un contre l’autre, ce qui lui permit d’obtenir des facettes. Ainsi nait la légende des lapidaires de Saint-Claude. La taille du grenat y est attestée vers 1800, et toutes les pierres fines sans distinction au milieu du siècle. On taillait aussi le cristal de roche du Valais ainsi que le strass.

En 1855, Saint-Claude obtient une médaille à l’Exposition Universelle de Paris pour son excellence. Autour de 1880, le travail inclue de plus en plus les pierres dites précieuses, rubis, saphirs et émeraudes. Prés de huit mille ouvriers sont répertoriés dans les années 1900.

Il est donc tout naturel que les bijoutiers de Perpignan se soient tournés vers la capitale de la pierre de couleur afin d’approvisionner leurs propres ateliers de montage des fameux Grenats de Perpignan. Nous apprenons ainsi que les commandes affluent vers certains ateliers jurassiens et dans les années 1910, les bijoutiers catalans Thubert frères et Massé, J.Velzy, E.Nogué, Gitareu et Bonaure, tous spécialisés en Grenat, passent commande de tout types de « Grenats fins à rose et double rose », d’une forme de pierre dite taille Perpignan.

Il semble que cette taille spécifique soit essentiellement la « double taille » assortie d’une bonne qualité de la pierre (Thubert, 10 fév. 1918). En effet, les Grenats de cette époque sont taillés des deux cotés, la culasse plate étant ornementée d’une couronne facettée.

Les commandes de la maison Thubert frères et Massé concernent aussi des topazes. Ces pierres de teinte jaune étaient montées selon la méthode du Grenat de Perpignan. Le paillon de couleur rouge leur donnait des reflets orangés très recherchés. On appelait ces pierres « Brésils » une fois montées.

Dans plusieurs factures adressées au lapidaire Henri Boyer, Thubert se soucie de la couleur des Grenats, ceux envoyés alors étant « d’une couleur qui n’est pas trop jolie. Elles sont trop sombres et la couleur retire trop sur la lie de vin. Cette nuance ne va pas et donne de mauvais résultats  (Thubert, 11 oct. 1919)».

C’est la même chose pour les topazes : «Ne pas fournir des topazes claires comme les quatre que nous vous retournons, mais de préférence jaune clair (idem)». Afin d’obtenir le meilleur résultat, Thubert insiste sur le fait que « les pierres ne soient pas trop blanchâtres, donnez nous des pierres plutôt de couleur jaunâtre, et que l’épaisseur des pierres (tout compris) ne dépasse pas 4 mm 1/4 à 5mm pour les grandes mesurant de 9 mm à 16 mm. Pour les petites, il faut que l’épaisseur soit moindre . Nous sommes obligés de vous faire ces observations à cause de notre genre de monture »(Thubert; 17 déc. 1917).»

Les nuances des pierres posent de nombreux problèmes à leur réception : « nous sommes bien acheteurs de quelques pierres topazes mais pas à la nuance de celles que vous venez de nous envoyer, c’est-à-dire la pierre dite Madère, ces dernières ne vont pas pour notre travail (Thubert, 19 oct. 1912) ». Les topazes avaient aussi la particularité de ne pas avoir la taille Perpignan, mais bel et bien une taille brillant propice aux reflets voulus : «Prière de nous fournir de la topaze claire et observer à ce que la culasse ne soit pas trop élevée.(Thubert, 23 déc. 1911)»

La guerre de 1914-1918 ne facilite pas l’approvisionnement en pierres taillées, Henri Boyer semble avoir dû déplacer son activité à Paris (Thubert, 12 nov. 1916) puis à Saint-Mandé (Seine).

Cela cause une augmentation certaine des pierres. « Nous vous signalons certaines pierres qui valaient avant la guerre 0.65f et sont comptées 2f. Il existe de ce fait une majoration et hausse de 250 à 300%. Il nous est impossible d’acheter à ce prix là. Tous les autres lapidaires nous vendent avec une hausse de 100% maximum sur les prix d’avant guerre (Thubert 6 janv. 1918).»

Les bijoux en Grenat de Perpignan subissent donc une importante majoration, obligeant les bijoutiers à trouver des marchés éloignés comme Barcelone ou l’Algérie afin d’écouler leur production.

Comme nous pouvons l’entrevoir à travers quelques factures récemment découvertes, le Grenat de Perpignan est clairement lié à l’activité lapidaire de Saint-Claude dans le Jura français, durant la première moitié du XXe s. Cela vient confirmer l’ancienneté du montage de Grenats de toutes origines taillés selon des modèles précis par des lapidaires spécialisés. A la Belle Epoque et peut être avant, les Grenats étaient déjà commandés sur mesure et seulement sertis à Perpignan et en Roussillon.

en savoir plus :

http://lamourgem.pagesperso-orange.fr/metier.html

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geoca_1164-6268_1937_num_13_3_6529

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