Le Grenat de Perpignan, encore aujourd’hui une histoire et un patrimoine invisible….

Pourquoi montrer des bijoux en grenat anciens aujourd’hui et tresser autour d’eux une parole qui permette de les comprendre ? Que peut-on y gagner, qui plus est, à les rendre proches du patrimoine catalan roman, ou de l’architecture contemporaine d’un Théâtre de Jean Nouvel ?

 Dans tout ce que les générations se transmettent, tout ne fait pas patrimoine. Celui-ci se construit dans la durée, dans cette distance que le regard porte sur les choses, il faut qu’on ait choisi, choisi de conserver d’abord, puis qu’il y ait eu un travail de mémoire, un dialogue entre autrefois et aujourd’hui. Choisi aussi de montrer aux autres, de partager sa propre identité comme un gage d’intégration. Le patrimoine n’a de sens que comme passerelle entre une culture qui témoigne encore et une autre à inventer jour après jour, entre nous.

 Ces bijoux que les artisans de Perpignan et du Roussillon ont créé et que les femmes d’ici et d’ailleurs ont porté, au temps de la Province du Roussillon jusqu’à ces trente dernières années en passant par le XIXe siècle si fécond, sont encore proches de nous, mais leurs formes, leur finesse, leurs usages… atteignent désormais une permanence qui nous permet de les interroger, de les parcourir comme en un voyage.

 Et toute permanence mérite d’être confrontée à d’autres. Y a-t-il si loin, des croix empierrées de Provence ou de Normandie, à celles de ces merveilleuses croix badines ? Toutes racontent une histoire artisanale d’une qualité irréprochable, signe d’apprentissages et de compagnonnages longs et difficiles, un dialogue avec les régions de France, de Méditerranée et d’Europe… Autrement bien sûr, cette histoire spécifiquement catalane et plus encore spécifiquement roussillonnaisen il convient de la confronter et de la faire dialoguer dans les nouveaux espaces d’Euro région, d’Union pour la Méditerranée, d’Europe en général comme mosaïque de nos régions, unies autour de la sauvegarde de leur artisanat.

Mais ne pourrait on pas tenter de créér ici à Perpignan ce lien, aujourd’hui si manquant, d’un dialogue fécond d’un patrimoine à l’autre?

Comment expliquer aussi aux autres l’amour des Catalans pour le bijou et la pierre de grenat ?

 Les bijoux sont des objets à la fois très précaires et porteurs d’une multiple mémoire. Précaires par la fragilité de leur montage, leur légèreté, leur adéquation à la mode d’un temps qui pousse le suivant à les transformer et les détruire… on sent bien que les bijoux anciens sont souvent des rescapés et qu’ils ont, par là même, que plus de préciosité. Ils aident à comprendre les modes de vies des Catalans du Nord, ils sont les plus vibrants symboles de leur identité, des grands moments de l’histoire de ce tout petit territoire à des moments plus intimes comme mariages, cérémonies, moments de félicité comme de tristesse comme la mort d’un proche… ainsi par exemple les bijoux de deuil, autant intéressants que ceux d’apparat.

 On devine ainsi en filigrane, d’un bijou à l’autre, le mouvement de la vie de ces femmes qu’on peut découvrir grâce à l’iconographie conservée, comme les portraits de la noblesse, de la bourgeoisie pour les périodes historiques. On cherche dans ces jeux de la beauté et du paraître, mariage entre l’habillement et le bijou, ce que devaient être les jours et les saisons d’une communauté à la vie alors encore codifiée, et que le développement de l’industrialisation allait ouvrir à l’innovation et à la modernité.

 En plein milieu du XIXe siècle, la bijouterie du Grenat de Perpignan atteint son apogée et commence un nouveau destin, celui d’incarner l’identité d’un territoire catalan en France. Parcourir cet univers des bijoux, c’est donc aussi mesurer les effets d’une globalisation, à l’échelle de la France, qui dissout peu à peu les codes vestimentaires, identitaires, et impose le modèle de la grande ville. La mode parisienne, comme nec plus ultra de l’élégance féminine n’empêche pas Perpignan et la Catalogne Nord de pouvoir s’ériger en exemple grâce à la persistance de sa bijouterie, démontrant la capacité malgré le centralisme parisien de conserver un geste traditionnel authentique, quasiment perdu partout en France et en Europe. Il est temps aujourd’hui faire reconnaître culturellement ce territoire et ses artisans comme un conservatoire, unique en son genre, des techniques si belles de la bijouterie traditionnelle.

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2 réponses à Le Grenat de Perpignan, encore aujourd’hui une histoire et un patrimoine invisible….

  1. Schroell André dit :

    Excellent article. Petit extrait qui m’a particulièrement plu ….et une autre à inventer jour après jour ….. Bravo!
    André

  2. Rosa Martín Ros dit :

    Molt bon article, Laurent. Expliques molt bé la fragilitat de la joia per a la conservació i tota la informació sobre la història de la vida quotidiana que ella ens aporta i conserva. Felicitats.

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