Grisettes de Perpignan et d’ailleurs….

Lithographie d'Alphose Bayot: Demoiselle, Gresette et Paysanne, 1833.

Lithographie d’Alphose Bayot: Demoiselle, Gresette et Paysanne, 1833.

Pour savoir ce qu’était une grisette, reportons nous à la description de E.Desprez : Autrefois on appelait Grisette la simple casaque grise que portaient les femmes du peuple. Bientôt la rhétorique s’en mêla. Les femmes furent appelées comme leur habit. C’était le contenant pour le contenu. Les grisettes ne se doutent guère que leur nom est une métonymie. Mais voyez un peu ce que deviennent les étymologies et les grisettes ! La grisette n’est pas même vêtue de gris. Sa robe est rose l’été, bleue l’hiver. L’été, c’est de la perkaline ; l’hiver, du mérinos.

La grisette n’est plus exclusivement une femme dite du peuple. Il y a des grisettes qui sortent de bon lieu. Elles l’assurent du moins. Je ne sais à quoi cela tient, peut-être à la lecture des romans, mais d’habitude, si la grisette est née en province, elle a failli épouser le fils du sous-préfet de sa petite ville, le fils du maire de son village, quelquefois le maire lui-même. Si Paris fut son berceau, elle eut pour père un vieux capitaine en retraite ; ses bans ont été publiés à la mairie du onzième arrondissement ; son futur était sous-lieutenant ou auteur de mélodrames : le mariage a manqué par suite d’un quiproquo. En général, la grisette a eu des malheurs ; malheurs de famille, mais le plus souvent malheurs d’amour. Toute grisette est nubile.

On reconnaît une grisette à sa démarche, au travail qui l’occupe, à ses amours, à son âge, et enfin à sa mise. J’entends parler surtout de sa coiffure.

La grisette marche de l’orteil, se dandine sur ses hanches, rentre l’estomac, baisse les yeux, vacille légèrement de la tête, et, pour tacher de boue ses fins bas blancs, attend presque toujours le soir.

Elle travaille chez elle, loge en boutique ou va en ville. Elle est brunisseuse, brocheuse, plieuse de journaux, chamoiseuse, chamarreuse, blanchisseuse, gantière, passementière, teinturière, tapissière, mercière, bimbelotière, culottière., giletière, lingère, fleuriste ; elle confectionne des casquettes, coud les coiffes de chapeau, colorie les pains à cacheter et les étiquettes du marchand d’eau de Cologne ; brode en or, en argent, en soie, borde les chaussures, pique les bretelles, ébarbe ou natte les schalls, dévide le coton, l’arrondit en pelotes, découpe les rubans, façonne la cire ou la baleine en bouquets de fleurs, enchaîne les perles au tissu soyeux d’une bourse, polit l’argent, lustre les étoffes ; elle manie l’aiguille, les ciseaux, le poinçon, la lime, le battoir, le gravoir, le pinceau, la pierre sanguine, et dans une foule de travaux obscurs que les gens du monde ne connaissent pas même de nom, la pauvre grisette use péniblement sa jeunesse à gagner trente sous par jour, 547 fr. 50 centimes par an.

Au cas probable A la grisette ne serait pas un modèle d’ordre et d’économie, ce déficit peut s’élever au double et au triple de la somme de 205 fr. ; mais heureusement pour elle, le déficit, quel qu’il soit, tombe à la charge de cet ami que j’appellerai l’ami de raison. C’est le monsieur qui paie les dettes. Elle l’estime à cause de son âge et de ses procédés. L’ami de raison a cinquante ans, et n’est pas jaloux. Il fut épicier, ou bien marchand de drap en gros.

Je dois signaler encore un autre payeur, qui n’est que le payeur de luxe : c’est l’ami des dimanches, le jeune homme. La grisette l’adore tout juste une fois par semaine. Ses fonctions qui se continuent parfois jusqu’au lundi matin, se résument en deux mots : procurer de l’agrément à la grisette. C’est lui qui mène dîner à la campagne, qui mène danser à la Chaumière ou au bal du Saumon ; c’est lui qui régale du spectacle.

L’âge de l’ami des dimanches est de dix-huit à trente ans. Il est peintre en portraits ou en bâtiments, étudiant en droit, en médecine, en pharmacie, ou en musique ; vaudevilliste honoraire ou figurant à la Gaîté ; commis ou clerc ; blond ou brun, préférablement brun ; car la grisette est souvent blonde. Elle adore les contrastes.

Je ne sais si c’est par suite de cette adoration pour les contrastes que son troisième ami a la main, le pied et l’esprit lourds. Celui-là n’est autre chose que l’ami de coeur ; disons mieux, c’est l’ami de tous les instants, excepté le dimanche et les heures de la semaine consacrées par la grisette aux visites de l’ami de raison. Du reste l’ami de coeur obtient le rare privilège de la reconduire à la sortie du magasin. Il est ouvrier comme elle, a peu de défauts, place quelque argent à la caisse d’épargnes et ne se permet pas la plus petite familiarité ; quelquefois cependant le baiser d’adieu sur la joue ; mais rien de plus. II se confie aveuglément en elle, par cette raison qu’il l’accompagne, de temps à autre, le soir, jusqu’à sa porte. Et puis, le dimanche matin, elle lui dit avec un gros soupir : « Guguste, ne vous fâchez pas ; il faut que j’aille encore passer la journée chez ma tante qui est malade. » Notez que cette malheureuse tante se meurt tous les dimanches. Le pis, c’est que la pauvre femme est condamnée à souffrir long-temps sans mourir. Sa prétendue nièce a besoin d’une éternelle agonie pour tromper Guguste.

Quoi qu’il en soit, la grisette aime sincèrement, son Guguste, qu’elle ne trompe que par nécessité ; car Guguste n’est ni assez riche pour payer le déficit, ni même assez riche et encore moins assez propre pour la conduire à la campagne, au bal et au spectacle. De ses trois amis, l’ami du coeur est celui à qui elle n’accorde pas les droits d’un amant : elle le garde pour mari.

La grisette a un âge fixe. C’est-à-dire qu’une grisette ne saurait avoir ni moins de seize ans, ni plus de trente. Avant seize ans, c’est une petite fille ; après trente ans, c’est une femme. Le nom de grisette ne lui est applicable que dans l’intervalle qui sépare ces deux âges La trentaine venue, celle qui fut quatorze ans grisette et quatorze ans traitée comme telle, dépossédée par le temps, tombe dans le rang commun des ouvrières. Alors qu’importe son pied lourdement appuyé sur l’orteil, ses hanches qui essayent de se dandiner encore. Qu’importent les fins souliers, les bas blancs, le tablier de soie, l’oeil qui se baisse pour faire croire à la pudeur, l’estomac qui se creuse pour faire saillir les reins ? Qu’importe qu’elle fatigue l’aiguille, le polissoir ou le pinceau ; qu’elle enlumine les étiquettes du marchand de thé suisse, qu’elle fasse éclater l’améthyste empourprée ou qu’elle taille en triangle le gousset d’un col de chemise ? Qu’importe même qu’elle veuille rester fille ? Son règne est fini. Adieu la grisette !

Règle générale. Acception faite de l’âge et du métier voulus, toute, personne du sexe féminin est grisette, qui porte un bonnet semaine et dimanche ; qui porte, un bonnet toute la semaine, sauf le hasard d’une noce ou d’un grand dimanche. Mais n’est pas grisette, qui ne porte bonnet, ni semaine ni dimanche. A cette règle générale, je ne connais pas une exception.

Autre règle générale. Méfiez-vous de l’individualité des grisettes coiffées en foulard.

A découvrir : exposition :

Elle coud, elle court, la Grisette…

Maison de Balzac, Paris

Exposition du 14 octobre 2011 au 15 janvier 2012

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