Perpignan à la Belle Epoque vue par l’écrivain Albert Bausil

Où Pel-Mouchi regarde passer les jeunes filles, un jour de Musique, aux Platanes.
Promenade des Platanes de Perpignan

Promenade des Platanes de Perpignan

… Pel-Mouchi, tu te souviens de ces dimanches de prime été, aux Platanes, et des concerts de la Musique du 12e ?

Toute la jeunesse, toute l’élégance, toute la dignité bourgeoise et parée de la Ville était là.

Maintenant, je vois la différence qu’il y a entre ton époque et la mienne. De ton temps, les jeunes filles ne sortaient jamais seules. Dès qu’une jeune personne sortait toute seule dans la rue, c’est qu’elle n’était pas « comme il faut ».

Figure-toi qu’à cette époque-là, il y avait une différence, aussi, entre les jeunes filles « comme il faut » et les jeunes filles qui ne l’étaient pas. On reconnaissait qu’une jeune fille était « comme il faut » à ce qu’elle était inévitablement flanquée, quand elle allait prendre sa leçon de piano ou d’aquarelle, de sa mère rogue ou d’une femme de chambre en tablier blanc. La blancheur du tablier et la maussaderie de la mère étaient le symbole de la vertu de l’enfant.

Le dimanche, la femme de chambre était exclue des Platanes. Il n’y avait que des mères en robe de soie bruissante et en chapeau de violettes à brides, des pères en redingote, melon noir, lorgnons d’or et moustaches cirées, et d’ineffables jeunes gens qui étrennaient des vestons collants à petits revers, des pantalons mastic toujours trop courts sur des bottines à boutons, des gants tannés en guise de pochette, des cravates ardentes comme leur cœur, et qui faisaient virevolter de minces cannes en bambou, désinvoltes comme leur impertinence.

C’était tout de suite après Pâques que ces dimanches commençaient.

Tu te souviens, Pel-Mouchi ! de la fraîcheur des verdures, de la douceur de l’ombre, de la béatitude du soir, de l’indolence heureuse des belles promeneuses, et que nous avions douze ans, Pel-Mouchi !

Tu te souviens du va-et-vient des ombrelles de couleurs tendres qu’on voyait monter et descendre tout le long de la grande allée, comme de larges azalées multicolores et gonflées ? Tu te souviens de ces modes, Pel-Mouchi ? Quelle grâce de parade, dans ces robes à traîne, à volants, à manches-à-gigots, tout ornées de fronces, d’entre-deux, de suivez-moi-jeune-homme, de guimpes, de boas, de collets et de collerettes ! Quelles sveltesses, dans ces corsages serrés à la taille jusqu’au supplice, qui faisaient aux femmes des silhouettes de diabolo, de sablier, de guêpes stylisées pour un final de revue : « Et maintenant, voici les Guêpes ! » Et ces chapeaux ! Tu te souviens de ces chapeaux perchés, avec des fleurs, des plumes, des oiseaux, des choux de tulle, des fruits pendants, si naturels « qu’on en mangerait », sur des échafaudages savants de tresses, de boucles, de nattes, de frisettes…

Elles me font sourire, les dames d’aujourd’hui, avec leur permanente et leur indéfrisable ! Si vous aviez vu ces frisures, Madame ! et ce travail ! et les bigoudis, et les papillotes, et les filets-front qu’il représentait ! La Musique ne commençait qu’à quatre heures. Il fallait arriver à trois, pour avoir son arbre. Chaque groupe avait son arbre. Autour de l’arbre, on installait les mères sur des chaises. Et les jeunes filles s’envolaient. Sagement. Par groupe de cinq ou six, elles faisaient le va-et-vient, comme au début d’un opéra-comique. Les jeunes gens aussi, mais en sens inverse. Car il fallait que les jeunes gens croisent les jeunes filles pour l’échange des coups d’œil discrets et des fous rires étouffés qui constituaient le flirt, en ce temps-là. Les officiers parlaient haut. Les fonctionnaires étaient graves. On reconnaissait les magistrats aux favoris, les avocats à la barbe en pointe, les artistes aux cheveux longs, l’importance des situations à la hauteur du faux col et au nombre des saluts échangés. Il faisait beau. L’air sentait le printemps et la terre mouillée. Les arroseurs à lance étaient passés. Des enfants, avec la boue, faisaient des saletés attendrissantes. Les marchands de gaufres circulaient en blanc « V’la le plaisir, Mesdames ! » dans une odeur de vanille et d’andrinople. On distribuait des éventails-réclames qui battaient sur la poitrine des mères comme des oiseaux consolés. Que les adolescents étaient beaux, avec leur canotier vainqueur et leur complet de chez Boy-et-Cazottes ! et que vous étiez jolies, et que vous étiez fraîches, et quels yeux brillants vous aviez jeunes filles en mousseline, jeunes filles de mes douze ans !

Voici Léonie Cazals qui passe avec ses deux cousines, Thérèse et Marie Bonnet. Voici les petites Fortifex, qui s’appelaient Paute, mais que nous appelions Fortifex parce que leur père était gardien-chef des fortifications du Castillet.

coiffes, roussillonnaises en bonnets vers 1910

Jeunesses roussillonnaises en bonnets vers 1910

Voici Marthe et Valentine de Bruguère, Marie-Jeanne Donnezan, Marie-Louise Saisset, et Blanche de Bordas ; et Madeleine Prohom, et les petites Chaumereau, que nous avions baptisées les « Intrépides-Alpinistes » parce qu’elles arpentaient les Platanes avec de grands pas sportifs et décidés. Voici les demoiselles Puig, et les demoiselles Bausil qui viennent tard à cause de la procession, et les demoiselles Vergès, et Suzanne Rességuier, et Thérèse Tallayrach, et Adèle Bertrand, et les petites de Lamer…

Tout ce joli petit monde papote, minaude, s’évente, se pavane avec des robes roses, des robes blanches, des robes mauves, bleu-lilas. Et à mesure que les groupes froufroutants passent au centre de l’allée, ils reçoivent des bouffées d’harmonie de la « Marche des Mousmées » ou de la « Fantaisie d’Aïda » exécutées avec un brio inégalable par l’intrépide Musique du 12e de Ligne sous la direction du chef Adeilhac.

Les mères assises en rond sur les chaises louées (une chaise de luxe supplémentaire pour appuyer les pieds) surveillent leur progéniture. Le platane le plus important est celui de Madame Cazes, de Madame Auriol et de Madame Danamiel, avec qui s’assied quelquefois la générale Prudhomme, qui a un profil de Rebecca militaire et d’aimables moustaches de Saint-Cyprien refusé.

Attention ! Un espace vide ! Jeunes filles, baissez les yeux ! Ce sont les demi-mondaines !

On les reconnaît à la couleur voyante de leur robe, à l’audace de leur chapeau à la générosité de leur poitrine, à ce que je ne sais quoi d’agressif qu’a leur décolleté. On les reconnaît aussi – Dieu les pardonne ! – à la « peinture » rose de leurs pommettes – oui, Madame ! de la peinture ! – et au parfum de leur poudre de riz.

Perpignan, la fontaine monumentale au square.

Perpignan, la fontaine monumentale au square.

La doyenne de ces dames est une ogresse bénévole, toujours en noir et rouge, sanglée, fanfreluchée, monumentale, qu’on appelle la Grande Maria et qui est invariablement escortée d’une petite bonne naine, ridée comme un châtaignon. La présence de la soubrette a pour but de donner au couple les apparences de la respectabilité. Elle parvient simplement à lui donner l’aspect d’un numéro de cirque. Mes douze ans ingénus s’en réjouissent.

Vers sept heures, quand les derniers accents du suprême allegro s’envolent sous la voûte verte, on rentre lentement en passant sur les quais. Pel-Mouchi reste le dernier, avec son ami Estève. Pel-Mouchi est romantique. Il est sensible à cette poésie des fins de fêtes, qui laisse traîner sur un banc, dans le soleil mourant d’un parc abandonné, le brin de tulle d’une écharpe, un œillet qui se fane…

Puis, il s’en va aussi, avec l’espoir précis de rencontrer, dans la rue de l’Argenterie, Titine qui revient du bal Duchalmeau et qui glissera dans ses doigts avides une petite enveloppe vert-pomme pleine d’aveux, de mots d’amour de fautes d’orthographe et de rendez-vous compliqués…

    Pel-Mouchi (Perpignan, Éditions du Coq Catalan, 1936), Albert Bausil

Tiré du blog : http://michel.cristofol.over-blog.com

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