Perpignan, bal de charité de la Loge de la Parfaite Union en 1867

Quoique bien plus grande que celle de saint-Jean-des-Arts, la salle de la Parfaite Union était trop petite samedi et mercredi dernier pour le nombre de personnes qui avaient répondus à l’invitation de la Loge. 

le caractère un peu grave de ces réunions n’ôte rien aux danses de leur entrain, de leur animation. La plupart des cavaliers sont là en famille, et cependant, les étrangers ne manquent jamais de danseuses, tant nos demoiselles savent allier leurs goûts aux convenances. 

Les lumières faisaient un charmant effet sur le fond blanc de la tapisserie, et les draperies dont on avait encadré les grisailles de M. Pugens étaient d’une légèreté ravissante. Ainsi qu’au théâtre, des fleurs et des branches vertes couraient le long des lustres et des candélabres; l’orchestre vif et entraînant faisait bondir les jeunes filles, dont les yeux lançaient des éclairs de plaisir.

Sur la dernière banquette, les mamans surveillaient leurs enfants ; au milieu, les danseurs se groupaient, causaient, gesticulaient, prenaient des notes, cherchaient des vis-à-vis. Dans un coin quelques vieux observaient : j’étais de ceux-là. 

J’ai tout d’abord cherché les danseuses des bals précédents et je les ai trouvées presque toutes. D’abord la charmante et vive robe rose, aussi fraîche que si, depuis huit jour, elle n’eut pas dansé dans tous les quadrilles, toutes les polkas, toutes les valses imaginables ; puis une svelte jeune fille en blanc, au teint plutôt doré que blond, aux yeux profonds et semblables à ces lueurs que laissent entrevoir, la nuit, les nuages dans un ciel orageux. Une plus jeune, brune et d’une finesse de traits remarquable, une enfant encore, portant une robe de mousseline semée de marguerites, et une branche de ces fleurs dans les cheveux. Deux sœurs, dont la toilette blanche et rose relevait la fraîcheur, une belle demoiselle de dix-huit ans au plus, aux blanches épaules, aux bras irréprochables, aux grands yeux noirs, à la bouche mignonne et rieuse, vêtue d’une étoffe Louis XV à fond blanc rayé de petites raies bleues serrées, avec du cygne au corsage et sur la jupe; et tant d’autres encore, dont le souvenir restera dans toutes les tètes de vingt à trente ans. 

Au fond de la salle, assise à coté de sa mère, cette charmante artiste que nous avons vu à Saint-Jean-des-Arts. Elle était en Marguerite, le plus beau, le plus sympathique de ses rôles. Ses cheveux tombaient sur sa robe de mousseline unie, divisés en deux belles tresses, auxquelles se mêlait la fleur symbolique. 

Tout ce qu’il y avait d’élégant parmi les danseur est allé tour à tour la saluer. je ne puis pas toujours l’appeler une reine, et si vous le voulez, je la comparerai aujourd’hui à une étoile fixe, car elle ne dansait point. 

Une marguerite étant tombée de ses cheveux, j’ai vu un beau jeune homme la ramasser, la cacher dans sa poitrine, puis das un coin l’effeuiller en l’interrogeant. je suivais le mouvement de ses lèvres et je le voyais murmurer : « un peu …, beaucoup…, passionnément.., pas du tout! » Une pâleur mortelle couvrit alors son visage, il sortit de la salle en pétrissant son chapeau, de ses mains crispées, et oncques ne le revit. 

Vendredi à minuit la quête était faite par trois jeunes personnes fort distinguées, conduites par des dignitaires de la Loge, le produit en était annoncé, et nous savions que les pauvres auraient à se partager 324 fr. dont 274 recueillis par les quêteuses et 50 envoyés par notre honorable député. Mon rôle était fini, et je quittai la Parfaite Union en bénissant la charité qui me procurait de si douces émotions. 

Nous avons rencontré à Saint-Jean-des-Arts, le même personnel dansant qu’aux bals précédents. les parures seules avaient changées. La robe ponceau était devenue blanche, la rose également, la toilette gris perle s’était faite bleu foncé, et ainsi de plusieurs autres. 

Je voudrais être une comtesse de Renneville pour vous dépeindre ces chef d’œuvres d’élégance, et surtout vous détailler une robe en satin blanc recouverte d’une jupe de mousseline blanche bouillonnée, que portait une brune au visage expressif, aux beaux cheveux, dans lesquels ruisselaient des grosses et nombreuses perles.

Il y avait aussi, j’aurai garde de l’oublier, une belle Catalane en robe de mousseline paille, sur laquelle de charmants petits oiseaux exotiques étendaient leurs ailes rouges. La dame aux yeux gris bleus que vous savez et celle aux belles perles ont recueilli pour les pauvres 191 fr. et 35 ct. 

Mailloles a fait à Carnaval des funérailles dignes de cette grande et antique personnalité de la joie populaire. 

En vain l’Eglise nous appelle à la pénitence, le souverain qui depuis quelques jours tient le sceptre de la folie n’est pas mort. Mailloles lui communique son souffle réparateur, il le galvanise pour un jour, et voilà qu’il se relève avec ses oripeaux et son clinquant. Débardeurs, Pierrots, Arlequins, Gentilshommes se pressent autour de lui. mais vains efforts ! Avec l’aube du jeudi, son œil vitreux se ferme, sa marotte lui échappe des mains, sa couronne de papier doré lui tombe de la tète, encore quelques heures Falstaff s’appellera Bazile. 

N’importe, Mailloles a été brillant. On voyait en le regardant passer, que notre jeunesse était là, et l’on pouvait pressentir que les temps approchent ou regrettant de s’être divisés sur des questions qui ne devraient nous occuper que vingt-quatre heures, nous comprendrons enfin qu’une ville n’est prospère et florissante qu’autant que tous les citoyens sont unis entre-eux. 

A. BLANC, le Journal ds P-O, 1867. 

Note: Les prairies de Mailloles,  à l’ouest de Perpignan, autour de son ancienne église, étaient le lieu ou se rassemblait la population de Perpignan le mercredi des cendres afin d’enterrer Carnaval. On y dansait, on y buvait, on y déjeunait sur l’herbe avec les dernières bonnes choses qui seraient interdites durant le carême. 

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