description de Banyuls sur Mer en 1929.

Plage de Banyuls

Plage de Banyuls

Banyuls-sur-Mer m’offrait l’attrait d’une plage à la mode, avec ses 3.500 estiveurs, son palace, sa potinière où je n’irais pas, mais surtout ses ombrages et son eau fraîche qui jusqu’à présent, n’a pas fait défaut. Banyuls-sur-Mer, en plus de son bon vin, à ses bibelots-souvenir de plage à la mode, ses galets et coquillages artificiels, fabriqués en série, mais surtout une spécialité nouvelle, très prisée des estiveurs et qui contribue pour une large part à la richesse du pays : j’ai nommé les «locaux loués en garni».

Les habitants de Banyuls sont presque tous pêcheurs et propriétaires de la maison qu’ils habitent, ainsi que d’un morceau de vigne où se trouve généralement un abri (casot) où l’on remise les instruments de travail. Alors, en juillet, août, et septembre, ils mettent une pancarte au balcon de leur maison et s’en vont habiter le «casot». Tout est loué d’avance : deux chambres et une cuisine, 35 francs par jour. Il faut bien profiler de la situation et se hâter d’en profiter, car aux dires des naturels du pays, la mer gagne chaque année quelques centimètres sur ces terres. On raconte que telle maison jadis éloignée de quelques mètres du rivage est aujourd’hui tout près de l’eau. Alors on envisage pour dans un certain nombre de centaines d’années, la disparition complète de la plage et, par voie de conséquences, la ruine du pays. Tablant sur cet état de choses, les Banyulencs, après s’être livrés à des calculs compliqués sur les règles de proportion, d’amortissement de capital, d’intérêts composés, etc… ont décidé de faire supporter aux estiveurs la plus grosse part du préjudice prévu pour beaucoup plus tard, mais sur lequel ils doivent compter. Cela s’est immédiatement traduit par une augmentation sensible du prix de la sardine, de l’espadrille brodée et de la chambre garnie, avec ou sans W.-C., blanchissage des draps en sus.

Le séjour à Banyuls n’est pas désagréable pour qui a de l’argent à dépenser. La Potinière et son dancing regorge de «gens chic». Les autres, dont je suis, vont au cinéma du village. La salle de cinéma de Banyuls, mérite une mention spéciale. Imaginez une rue entre un café et un autre immeuble. On a mis une toiture sur cette rue et on a bouché les deux bouts, dont un par une porte praticable. A un bout de la salle : l’écran, à l’autre bout une estrade élevée où sont les fauteuils réservés et l’appareil projecteur, dans le milieu, les chaises de première et de secondes. Veut-on, au lieu d’une séance, cinématographique donner une représentation théâtrale? C’est simple, on retourne la salle, c’est-à-dire que l’estrade des fauteuils réservés, aménagée à cet effet, devient la scène et les spectateurs tournent le dos à l’écran. J’ai beaucoup admiré cette ingénieuse conception.

Banyuls, comme Collioure, a subi l’influence du Progrès. Les femmes sont habillées à la mode : cheveux coupés jupe extra courtes, jambes et bras nus. Rien n’est gracieux comme le défilé des jeunes filles allant chercher de l’eau, à la fontaine, avec leurs cruches en terre cuite des «pouals» qu’elles portent élégamment sous leur bras.

Banyuls-1930-Zinaida Serebriakova

Banyuls-1930-Zinaida Serebriakova

Durant mon séjour à Banyuls, il m’a été donné de constater combien nos voisins de la Catalogne Espagnole avaient de sympathie pour nous. Le soir du 14 juillet, alors que la fête nationale battait son plein sur la place de Banyuls, trois barques de pêche, chargées de personnes des deux sexes et battant pavillon Espagnol, ont accosté (1). Un homme a débarqué et a fait demander aux autorités locales de vouloir bien permettre aux occupants des trois bateaux de participer à la fête nationale de la République Française. Cette autorisation ayant été acceptée, les drapeaux espagnols furent abaissés et aussitôt les trois barques abondamment pavoisées de drapeaux français, tandis que les occupante chantaient en chœur, la Marseillaise et poussaient des cris de :

«Vive la République Française, notre sœur! Vive la République Catalane ! Vive la France, pays de la Liberté!»

Leur tenue fut irréprochable. Ils s’amusaient en ne cessant d’exalter leurs sentiments d’admiration pour notre Pays et en ne cachant point, mais d’une façon discrète et avec mesure, leur foi en la conquête prochaine d’une liberté, et d’une indépendance à laquelle ils aspirent de toutes leur force et le désir ardent de conserver pour leur République Catalane, l’amitié de la nation, sœur de la France. Et les habitants des mas (métairies) de la montagne m’ont raconté bien des choses sur la préparation incessante des autonomistes catalans à la frontière. Ils savent qu’ils ne seront pas trahis par leurs frères catalans français des montagnes, tous farouches républicains comme eux, qui les aident, au contraire, à dépister les douaniers et les gendarmes et à favoriser la préparation d’un mouvement qui doit fatalement réussir un jour prochain, malgré toutes les précautions prises en Espagne pour le faire avorter. « Les Castillans sont fiers, me disait un Catalan Espagnol autonomiste, mais ce n’est pas la même fierté que la nôtre. Tandis qu’eux courbent la tête sous l’affront, nous la relevons nous-autres et, contrairement à ce qu’ils font, nous vengeons notre honneur outragé, ouvertement, les armes à la main et nous savons mourir pour un idéal de liberté. C’est autrement plus beau que de vivre courbés sous la botte d’un dictateur». Voilà ce que j’ai vu et entendu à Banyuls-sur-Mer, ville frontière, où ceux qui veulent voir et entendre sont au courant de bien des choses dont on ne parle pas dans les journaux.

Activité sur la côte rocheuse.

Activité sur la côte rocheuse.

Et la chaleur continue à être accablante. Les estiveurs venus du Nord semblent éprouver un réel plaisir à griller leur peau au soleil, sur la plage de Fontaulé, avant et après la trempette. Les terrasses de cafés regorgent de monde. L’absinthe et l’anisette étant prohibées en France, l’on vous sert un ersatz de ces produits, pastis verdâtre au goût indéfinissable et de saveur cuisante, qui fait certainement plus de ravages dans l’organisme, que le savoureux Pernod de jadis, ou la populaire «miquette» algérienne. De mon lit où je fais la grasse matinée, j’entends le garde-champêtre annoncer les événements locaux : «Si vous voulez des pêches à 5 francs le kilo et des prunes de reine-claude à 3 francs la livre, chez X….boutiquier».«Il a été perdu un canotier de paille d’homme de raphia; le rapporter à la Mairie, contre récompense».

Pour en finir et avant de quitter la localité, qu’il me soit permis d’en signaler une particularité; il n’y a pas de Monuments aux Morts de la Grande Guerre à Banyuls-sur-Mer, qui est cependant le pays du célèbre sculpteur Maillol. Je puis, en passant, signaler aussi que c’est celui du fécond et si original romancier Jean de la Hire.

  Texte écrit en Août 1929 par Jacques BOHÉ, « Le Roussillon vu par un Algérien », paru dans France-Afrique, revue littéraire, artistique et scientifique, 1931.

(1)    Nous rappelons que ces notes ont été prises en Août 1929. Les récents événements d’Espagne leur donnent un intérêt tout particulier.

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