Gustave VIOLET et les fondements de l’architecture néo-catalane en 1906.

Gustave Violet par Ramon Casas

Gustave Violet par Ramon Casas

« Rien ne reflète mieux l’âme d’une race, que les habitations construites par les hommes dont elle se compose. le Grec énergique, élégant et noble, se retrouve dans la sobre beauté du temple et du gynécée. L’arabe voluptueux, rêveur et délicat, s’est peint tout entier dans la féerie des salles où la lumière plaque ses pierreries dans une ombre palpitante, dans des cours fraîches et petites, dont le silence est avivé par le murmure imperceptible d’une fontaine. Le moyen-âge traduit ses hallucinations mystiques dans ses cathédrales tourmentées et son honnête vie bourgeoise dans les logis d’un luxe discret et minutieux. Ceci n’est pas seulement vrai pour le passé, d’où nous pouvons extraire avec plus de certitude le rapport des hommes et des choses. Ce rapport est si direct, si tangible que nous pouvons l’apercevoir même dans l’époque actuelle. L’Anglais pratique, propre, aristocrate et marchant ne construit-il pas son home à son image ? Ce home, moitié logis, moitié castel, où le cossu si cher à l’homme d’affaires est révélé par une pointe d’allure grand seigneur. L’architecte allemand, si friand de combinaisons de murs rentrants et saillants, qui s’attarde au lourd plein-cintre et au pilier, ne semble-t-il pas avoir puisé les premiers éléments de son art dans les bureaux de l’usine Krupp ? À mesure que les races perdent de leur caractère propre et de leur personnalité, leur architecture le perd aussi. Notre petite race catalane du Roussillon, au génie si fortement populaire et rural, qui parsema le pays d’habitations délicieuses, de ces « casas de pagès » simples, riantes, et patriarcales, ne construit plus que des choses sans nom, depuis que, par l’instruction française obligatoire, elle va, rompant tout lien avec son caractère primitif. À mesure que les races perdent de leur caractère propre et de leur personnalité, leur architecture la perd aussi. Notre petite race catalane du Roussillon, au génie si fortement populaire et rural, qui parsema le pays d’habitations délicieuses, de ces « casas de pages » simples, riantes et patriarcales, ne construit plus que des choses sans nom depuis que par l’instruction française obligatoire elle va rompant avec son caractère primitif. Certes, nous ne devons pas déplorer d’avoir été réunis à la France, dont le vivifiant et clair génie est si salutaire à l’humanité et qui la délivrera peut-être un jour de sa barbarie native ; mais nous pouvons, tout en communiant avec la France pour les hautes idées de justice et de vérité, conserver notre personnalité catalane dans ce qui touche à notre vie locale.

Tout homme qu’anime un sentiment délicat de la beauté ou qui, simplement, porte en lui le caractère primitif de notre race, est péniblement impressionné par la vue des habitations laides et sans saveur qui déshonorent nos campagnes et nos villes. Nos plaines et nos vallée, si particulièrement belles, qu’enserre la magnifique couronne formée par les Albères, les Corbières et la mer, ces coteaux de Banyuls où, parmi l’or des terres odorantes, ondule le feuillage soyeux de l’olivier, où chante l’éclat sanglant du chêne-liège, ces coteaux, en un mot pétris de ce charme méditerranéen, qui rendit les barbares eux-mêmes sensibles à la beauté des choses : tout cela est déshonoré, violé, sali par l’ignorance ou la vanité des hommes. Villa bardou Job à Prades en 1927
Nos architectes, qu’une centralisation stupide oblige à s’en aller puiser dans la capitale les premiers éléments de leur art, perdent dans un enseignement tyrannique le peu d’âme catalane que le temps leur a laissé. Ils reviennent dans notre pays avec une idée fausse ou caricaturale du noble, du grandiose et du beau. Ils imposent à nos yeux des compositions fades ou ridicules, de fragments pris dans des recueils de morceaux choisis d’architecture.

Ce sont partout qu’habitations montreuses sans âme, sans charme et sans vie, dans lesquelles le soubassement est la caricature du romain, la façade du Versailles, l’escalier d’on ne sait quoi, et la toiture du chapeau chinois. Ces verrues surgissent chaque jour au milieu de nos plus séduisants paysages ; l’élégance de nos horizons est partout souillée par ces tas de pierres hideux ou quelconques. Vraiment, l’homme qui est ému par la beauté serait presque tenté de souhaiter que la crise viticole se prolongeât encore pour enlever à nos compatriotes les moyens de déposer ces horreurs dans la pureté de nos vallées, de nos rivages, de nos plaines.

Mais ceci n’est qu’une boutade et le meilleur moyen d’enrayer l’invasion de la laideur est de faire comprendre ce qu’est la beauté. Parlons seulement des dispositions extérieures de l’habitation ; c’est ce qui intéresse le plus grand nombre, car c’est ce qui se voit le mieux. Dans notre pays, où la lumière est si vive, l’ombre s’accroche violemment à tout détail, à toute saillie, elle accuse chaque ligne avec la plus grande netteté ;chaque trou dans une façade, chaque fenêtre, chaque porte est un nid où elle se blottit, d’autant plus intense que le soleil est plus éclatant. Il faut donc user des détails avec parcimonie, ne les placer qu’à bon escient, les étudier dans leur place, dans leur forme et surtout dans leur masse, car on est certain que leur importance sera multipliée par l’ombre violente qu’ils porteront sur l’édifice. C’est pour cette raison que les belles œuvres d’architecture méridionale sont en général sobres et nobles.

Violet depuis sa maison, face à Prades et au Canigou.

Violet depuis sa maison, face à Prades et au Canigo.

Notre ciel est, le plus souvent, uniformément bleu et lorsqu’il y passe des nuages, ils s’y découpent dans une forme très arrêtée. Toute chose qui, dans nos paysages, passe au dessus de l’horizon, cheminée, pignon ou mur, se dessine avec une impitoyable netteté. Avez-vous observé qu’on aperçoit jusqu’à des herbes se détacher sur la girouette de nos montagnes et combien le moindre poteau prend de l’importance surtout sur le bord de la mer ? Nos pères avaient bien senti cette sensibilité de nos horizons. Le couronnement de leurs maisons se composait le plus souvent d’une ligne horizontale formée par une large corniche de briques ou quelquefois d’une dentelure régulière en forme de créneaux, reste du passage des sarrasins dans notre contrée.

Dans les pays du nord, la difficulté n’est plus la même. La lumière est diffuse, le ciel est gris, les nuages légers et vaporeux et, par ce manque de vigueur dans la nature, l’importance des ligne set des détails saillants est moins soulignée. Aussi les architectes les ont-ils prodigués sur les façades et les couronnements d’édifices, n’ayant pas à tenir compte de l’ombre portée comme d’un facteur important dans l’effet décoratif. Ils ont fait monter dans le ciel pâle des clochetons, des toits pointus, des cheminées élancées , des mansardes déchiquetées ; tout cela se fond , s’unifie dans la lumière imprécise et vague, alors que dans notre pays, tous ces détails absorbent l’importance, chacun pour son propre compte, et leur profusion produit une danse désordonnée pénible à voir. Le désordre architectural est possible dans le nord, le rythme est nécessaire dans le midi.

Mais les hommes vaniteux veulent toucher le ciel ; plus on s’élève, leur semble-t-il, plus on donne à la maison l’aspect du château. Des toits de tuiles plats ! C’est bon pour les caves : des murs peints à la chaux et sans ornements ! Bons pour les maisons d’agriculteurs.

Ce qu’il faut c’est de l’aristocratique ardoise, qui insulte aux nuées, c’est la façade de pierre factice, où se plaquent ces décors de bazar pillés sur les bords de la Loire, où pis encore, dans les catalogues de commerce. Des Chambord, des Trianon en ciment ! Voilà qui tente toutes les vanités. Eh bien non ! Cent fois non ! Les hommes de notre pays ne manqueraient pas à ce point de goût si les architectes éraient sincères. Ces architectes pensent plaire sûrement à leurs clients en leur offrant ces combinaisons fastueuses, ils espèrent flatter ainsi cette manie de paraître ; ils ne peuvent se résoudre à être eux-mêmes dans la peur de compromettre…et risquent à ce jeux dangereux de perdre toute personnalité artistique.

Je suis persuadé que si l’architecte ayant une idée plus haute de son client composait une véritable maison de campagne roussillonnaise, aux murs blanchis de chaux, aux belles proportions simples et grandes, où chanteraient harmonieusement de petites taches de faïence brillantes, avec des terrasses bordées de balustrades en briques, un toit en terrasse ou recouvert de belles tuiles rouges où le temps met une mousse d’or, avec une petite cour colorée, riante et intime, où quelques chambres viendraient puiser la fraîcheur, je suis persuadé que l’âme catalane s’éveillerait instinctivement dans le cœur de ces hommes. Je suis persuadé qu’ils seraient charmés, séduits, qu’ils retourneraient avec joie vers ce qu’avaient aimé leurs pères, parce que l’âme catalane n’est pas morte, mais endormie dans chacun de nous. »

Violet, G., « L’Art régional », La Revue catalane, 1907.

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Une réponse à Gustave VIOLET et les fondements de l’architecture néo-catalane en 1906.

  1. Fondeville MF dit :

    Quand il parle de chambord et Trianon en ciment c est l’architecture du début du début du vingtième siècle qu il dénonce me semble t il style la maison de la rue des palmiers qui se prend pour un château renaissance….ou peut être même Valmy Aubiry et pourquoi pas la maison de la rue courteline….Mais doit on pour autant en rester à l architecture traditionnelle et rester dans l immobilisme.sin on n avait pas démoli les remparts ce que l on peut regretter le quartier art déco de Perpignan n existerait pas…

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