Les couronnes d’orfèvrerie-bijouterie dans le diocèse de Perpignan-Elne (XVII-XXe s.)

« On peut voir au magasin de la maison Velzy, rue de l’Argenterie, les deux couronnes d’or offertes par le diocèse à la Vierge de Font-Romeu. C’est une merveille d’élégance et de bon goût qui fait le plus grand honneur à l’orfèvre bien connu de notre ville. Nous lui offrons nos sincères félicitations. (in La Semaine Religieuse du diocèse de Perpignan, p.346, samedi 24 juillet 1926.»

La tradition de bijouterie en Roussillon et principalement à Perpignan est importante, cette vitalité s’exprime dans le domaine privé mais aussi dans la sphère religieuse, sous des formes allant de l’offrande de bijoux civils à la création de pièces alliant orfèvrerie et bijouterie comme les couronnes mariales.

Cette omniprésence d’objets religieux ou à caractères votifs réalisés en or ou en argent s’explique par la place occupée par l’Eglise sous l’Ancien Régime, celle-ci représentant une grande partie de la clientèle des orfèvres. Au XIXe siècle, l’Eglise reste encore un client non négligeable avec les périodes fortes de la Restauration, du Second Empire et enfin de l’épiscopat de l’évêque Jules de Carsalade du Pont. Les orfèvres-bijoutiers étaient pour certains d’ardents défenseurs de la catholicité. Sur la quatrième de couverture de son livret publicitaire la maison Velzy indique: « La maison la mieux assortie et vendant le meilleur marché, bagues de fiançailles, parures de mariages, articles pour cadeaux, horlogerie de précision, orfèvrerie d’église, calices, ciboires, ostensoirs, etc… » La dernière phrase écrite en petits caractères est bien significative : « Prix spéciaux pour MM. les Curés ».

Les bijoutiers étaient pour la plupart des catholiques confirmés, souvent en relation amicale et familiale autant que commerciale avec le clergé local.  Velzy recevait chez lui l’évêque Jules de Carsalade du Pont ainsi que les prêtres enseignants de Saint Louis de Gonzague, institution dont il a été président lui-même de l’association des anciens élèves. La famille Charpentier de son coté avait l’honneur de s’occuper de l’entretien de la chapelle sainte Marguerite de la cathédrale…

 Nous pouvons surtout citer l’orfèvre Paul Soulié (1848-1906) dont les deux fils ont été prêtres, Maurice (1880-1914) et Victor (1879-1946) pour lequel il réalisa un calice orné de grenats. Le socle du calice porte l’inscription : « Fait par Paul Soulié, offert à son fils Victor, le jour de son ordination sacerdotale le 6 juin 1903 ». Cette très belle œuvre prouve l’attachement du monde religieux catalan à la renaissance de l’identité roussillonnaise à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, identité où grenats et dorures symbolisent le blason catalan sang et or. Le grenat peut aussi dans ce cas représenter le sang du Christ répandu par le sacrifice de la croix en action de grâce pour les chrétiens.

 Les pièces alliant orfèvrerie et bijouterie sont plutôt rares et précieuses, ce sont des objets qui ont été véritablement commandés pour des usages purement religieux. A l’exception de la bijouterie portée par le clergé (croix pectorales et anneaux), ce sont principalement les couronnes mariales qui sortent de l’ordinaire. Attestées dès le Moyen-âge, elles coiffaient les tètes des Vierges mais aussi les bustes reliquaires de certains saints. On leur attribuait une fonction curative et thaumaturge comme à Prades en 1631 : « C’était une habitude fort répandue dans les églises et oratoires de poser sur le front la couronne ou auréole du saint vénéré. En 1631 à Prades une procession est organisée avec les reliques de saint Gaudérique. Tandis que la procession passait devant ma maison, on apporta la couronne du glorieux saint Gaudérique que l’on posa sur la tête de ma mère. Elle était dans les douleurs de l’enfantement ; mais aussitôt que la couronne lui fut imposée, elle cessa de souffrir et se sentant délivrée, elle chantait : Grand saint Gaudérique, priez pour nous! »

 A la fin du XIXe siècle, apparaissent des couronnes en vermeil (Sorède, Corneilla-del-Vercol…) de fabrication estampée de série auquelles sont parfois intégrés des bijoux civils, comme pour la couronne de l’ermitage Notre Dame du Paradis réalisée selon les instructions de Madame Jonqueres-Bonnet lors de son entrée au couvent d’Espira de l’Agly, avec les bijoux provenant de ses parents : « Don offert à Notre Dame du Paradis par mademoiselle Thérèse Jonquères Bonnet, le 2 juillet 1882, fête de la Visitation».

Ce n’est qu’au début du XXe siècle, pour l’anniversaire des cinquante ans du dogme de l’Immaculée Conception, que l’évêque Jules de Carsalade du Pont (1847-1932), couronna la statue du retable de la Vierge de la cathédrale de Perpignan. Une commande prestigieuse est passée auprès de la maison lyonnaise Armand-Caillat. Le don des paroissiens de la cathédrale est somptueux puisque la couronne est en or, en émaux et pierreries : 4 grenats, 9 améthystes, 30 topazes, 2 rubis, 3 saphirs, 7 émeraudes, 63 perles et 92 diamants. Cette extraordinaire couronne digne d’une reine (Marie n’est-elle pas la reine des cieux ?) ouvre la voix localement à un renouveau de la fabrication des couronnes dû à la pastorale de l’évêque Jules de Carsalade du Pont. Cela se traduit en 1926 par la commande de deux couronnes pour la Vierge de Font-Romeu auprès de la maison perpignanaise Velzy.  Ces couronnes ont toutefois du être réalisées techniquement par les ateliers Edy à Paris.  Le premier juin 1930, c’est au tour de la statue de Notre-Dame des Anges de l’église de Cabestany de recevoir une couronne. Beaucoup d’autres couronnements suivront, comme à l’église saint Joseph de la gare ou le 7 mai 1939 est « posé officiellement sur la tête de la statue de N.D. du Sacré-Cœur » une magnifique couronne achetée par souscription publique. Celle de la Vierge de Villeneuve à Formiguères forme un diadème avec les bijoux anciens réemployés, réalisée par la maison Velzy en 1955 et en 1956 est  fabriquée la couronne de l’Enfant Jésus d’une forme plus classique, fermée et surmontée de la croix, également en or, réalisée avec « les bijoux qui n’avaient pas été utilisés».

Le dernier exemple attesté est la réalisation des couronnes de Notre Dame de Laval (Caudiès-de-Fenouillèdes), créées à Perpignan par la bijouterie Louis Cussac dans les années 1955/1960. Très fines d’exécutions, elles intègrent de nombreux bijoux anciens en serti clos, grenats, citrines, rubis…

Ces pièces alliant l’orfèvrerie et la bijouterie sont des témoignages important de l’un des arts décoratifs les plus prestigieux du diocèse de Perpignan-Elne et méritent une attention particulière, tout comme les bijoux civils offerts en don, peu protégés et rarement inventoriés. Tous ces objets sont aussi un témoignage de la religiosité de la population catholique des Pyrénées-Orientales, et à ce titre méritent toute l’attention d’une conservation attentive, autant des propriétaires légaux que des personnes qui en ont la charge.

La couronne de Notre Dame du Château d’Ultrera, ermitage de la commune de Sorède: Des motifs estampés sont finement soudés les uns aux autres. Il est probable qu’il s’agisse plus d’une fonte que d’un travail de soudure de chacun des innombrables éléments. Là aussi des verroteries sont enchâssées dans des cabochons et intégrées postérieurement, tout comme une grande croix badine (or et grenats) sans le nœud ainsi qu’un coulant de sautoir percé de quatre ouvertures et orné d’un grenat. La couronne porte un poinçon de fabriquant aux initiales « E*T ». Celle de l’Enfant Jésus semble plus ancienne et appartenir à la première moitié du XIXe siècle. En argent doré cet objet porte le poinçon Minerve.

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