Le grenat de Perpignan dans le bijou Art nouveau

L’Art Nouveau européen ou l’affirmation des provinces

 Les vingt dernières années du XIXe s. sont un tournant dans l’art de la bijouterie par l’apparition d’un style touchant tous les domaines des arts décoratifs et liant les pays européens. Toutefois l’Art nouveau possède dans chaque pays ou microrégion des caractéristiques bien précises. Ses débuts sont fortement liés aux idées régionalistes.

Chaque capitale régionale où provinciale voulait jouer un rôle centralisateur et contribua à se donner les moyens de créer un art novateur capable de donner plus de liberté et de reconnaissance à sa propre culture. Dans le cas de Perpignan, capitale d’une minuscule province du Roussillon, détachée de la Grande Espagne en 1659 et très éloignée de Paris, on assiste chez ses intellectuels à l’apparition d’un sentiment de révolte d’une minorité culturelle et linguistique à l’encontre du centralisme en matière de gout. Les intellectuels roussillonnais participent alors aux prémices de l’idée de décentralisation à la fois culturelle mais aussi économique et sociale.

 La création informelle d’une école artistique roussillonnaise tourne autour de Jean Amade  (1878-1949) et de son manifeste paru en 1909 dans la Revue Catalane : « L’Art Catalan » ou il énonce l’idéal régionaliste adapté au Roussillon : « aussi l’art régional est il un art populaire. Et il est populaire à un double point de vue. Il se met d’abord à la portée de la foule, sans perdre de ses qualités esthétiques ou de sa signification intrinsèque. Mais d’un autre coté il a la prétention, après avoir utilisé la vie ambiante dans un but esthétique déterminé, d’embellir cette vie elle-même, de la faire à son tour plus artistique, plus agréable.. » En effet, l’Art nouveau est avant tout un art utilitaire qui se proposait de « servir d’habillage convenable à l’utile ». Les efforts du microcosme intellectuel catalan reposa donc aussi sur la volonté d’aider les artisanats locaux à s’éveiller à l’esthétique et par cela, à reconquérir une place commerciale importante, seule capable de maintenir l’emploi en province. On citera comme artisanat roussillonnais ayant fait l’objet de ce mouvement la poterie avec les créations de l’Atelier Sant Marti à Prades, la ferronnerie et la dinanderie, la peinture décorative et bien entendu la bijouterie du Grenat de Perpignan.    

Très impliqués dans ce renouveau, les architectes ont été au centre de la régénération de la plupart de ces artisanats catalans en intégrant les matériaux locaux et en donnant des formes nouvelles et inédites à leurs créations (sauf bien entendu pour le bijou et la confection). Henri Sicart et surtout Gustave Violet (1873-1952) seront les fers de lance du mouvement. Gustave violet écrit lui aussi un premier manifeste de l’école roussillonnaise dès 1906 dans la Revue du Palais : « Je suis persuadé que si l’architecte ayant une idée plus haute de son client composait une véritable maison de campagne roussillonnaise, avec de hauts murs blanchis de chaux, aux belles proportions simples et grandes, ou chanteraient harmonieusement de petites taches de faïences brillantes, avec des terrasses bordées de balustrades en briques, un toit en terrasse ou recouvert de belles briques rouges où le temps met une mousse d’or ; avec une petite cour colorée, riante et intime, où quelques chambres viendraient puiser la fraicheur, je suis persuadé que l’âme catalane s’éveillerait instinctivement dans le cœur de ces hommes. Je suis persuadé qu’ils seraient charmés et séduits ; qu’ils retourneraient avec joie vers ce qu’avaient aimé leurs pères, parce que l’âme catalane n’est pas morte, mais endormie dans chacun de nous. »

Ses idées sont relayées lors de la création de la Société d’Etudes Catalanes en 1909 par le biais de la Revue Catalane: « Notre merveilleux pays, si varié dans ses  aspects et dans le caractère de ses habitants, est une mine d’une incroyable richesse. Ceux que poursuit l’imperieux désir de fixer un moment de la vie éternelle y pourraient trouver des impressions d’une haute personnalité. Mais encore, chose difficile, faut il dégager cette personnalité. »

« Au lieu de perdre leur temps à des études dites classiques, au lieu de s’user dans l’imitation d’un art français qu’ils ne sentent pas et ne peuvent sentir, nos artistes feraient mieux de parcourir nos montagnes, nos plaines et nos plages, d’en aspirer la grandiose beauté. Ils nous charmeraient avec plus de certitude et ajouteraient bien plus à la gloire de l’art français avec une parcelle de vérité catalane qu’avec toute leur science d’hommes habiles à pasticher un art né par delà les monts. »

 le bijou dans le renouveau des identités

 Si à l’extrême fin du XIXe s., dans la technique du bijou on peut noter des innovations, il s’agit surtout pour les créateurs de la mise en avant de nouvelles références issues du monde végétal avec ses courbes et contre-courbes, du monde des insectes et des petits animaux avec ses lignes, ses volumes ainsi que ses symboliques.

L’emploi de nouveaux matériaux fait apparaître un bouleversement de la hiérarchie des matériaux. Si aux siècles précédents, la joaillerie s’était centrée sur les pierres précieuses, l’Art nouveau met en place de nouveaux codes et permet à un nouveau type de joaillerie de voir le jour. Le dessin artistique domine et l’importance centrale du bijou n’est plus donnée à la pierre sertie.

Ainsi les diamants sont parfois relégués à un rôle annexe en combinaison à des matériaux moins habituels comme le verre modelé, l’ivoire et la corne. Le style découle surtout d’un revival du gothique flamboyant qui pour les villes éloignées des capitales représenta un âge d’or historique et un moyen actuel d’exprimer un sentiment régionaliste. Cela n’empêche pas en même temps un grand intérêt pour l’art japonais qui avait depuis des millénaires stylisé le règne animal.

La recherche actuelle s’est appesantie sur quelques noms de bijoutiers fameux et représentatifs de chacune des écoles ou capitales européennes de l’Art Nouveau, au détriment des écoles provinciales ou locales dont Perpignan fait bel et bien partie.

On notera bien sur Lucien Falize pour Paris, René Lalique, pour l’école de Nancy, Philippe Wolfers pour Bruxelles, Lluis Masriera pour Barcelone.

Lucien Falize (1839-1897)

René Lalique (1860-1945)

Philippe Wolfers (1858-1920)

Lluis Masriera (1872-1958): http://www.coupdefouet.eu/upload/magazine_pdf/9_limelight.pdf

 Jacques Velzy  (1843-1899) fait du grenat de Perpignan un bijou Art nouveau

 Tradition établie depuis longtemps à Perpignan, le milieu du XIXe s. voit le montage des grenats sur or confortée comme une spécialité des bijoutiers des Pyrénées-Orientales, artisanat considéré comme une branche non négligeable de l’activité économique autour des années 1870-1880. En effet à cette période la capitale du Roussillon ne compte pas moins d’une soixantaine d’ouvriers se consacrant au montage des bijoux en grenat. On note une première ligne qualifiée de néo renaissance pour les productions de la maison Charpentier avec des parures très élaborées avec des combinaisons de grenats et de motifs d’enroulements en or.

L’apparition d’une seconde ligne prestigieuse relevant cette fois ci à l’Art nouveau provient des archives de la maison Velzy avec un certain nombre de projets aquarellés dont la ligne épouse indubitablement le Modern style.

 Le promoteur de renouveau de la production n’est autre que Jacques (son vrai prénom était Paul) Velzy (1843-1899), qui installe au 1 rue de l’Argenterie dès 1870 une fabrique spéciale de bijoux en grenats fins. Celui-ci présentera à l’Exposition de 1889 à Paris sa broche aux épis de blés, dont le projet fait partie de la série d’aquarelles comportant à la fois les projets de bijoux en grenat de style Art nouveau ainsi que de style Louis XVI.

 Le monde de l’artisanat du bijou était impliqué dans l’activité intellectuelle et artistique roussillonnaise par différents biais, comme le réseau des anciens élèves de l’Institution saint Louis de Gonzague, les liens familiaux ou d’amitié, la participation active aux salons de peintures et sculptures de la salle Arago en tant que clients…La participation aux expositions nationales comme celle de 1889 pour J.Velzy et l’implication de J.Charpentier au sein de la Chambre syndicale, véritable réseau professionnel, tout cela a joué un rôle important dans la création de bijoux Art nouveau en grenat de Perpignan.

 Jacques Velzy(1843-1899) a donc été le bijoutier qui a négocié avec succès la transition de la bijouterie roussillonnaise vers l’Art nouveau, en créant des modèles d’une facture élégante et raffinée jamais égalée. Comme de nombreux artistes et concepteurs de son temps, J .Velzy trouve son inspiration dans la nature et les arts décoratifs populaires comme le motif récurent du trèfle.

Ses 40 projets aquarellés témoignent son interprétation originale des formes naturelles et des motifs abstraits de la nature, symbolique de l’Art nouveau. J. Velzy connaît son heure de gloire en 1889, lors de l’Exposition universelle de Paris où sa maison présente une extraordinaire broche or et grenats. Dès lors, les gouts de la Belle Epoque, l’ouverture des marchés d’Afrique du Nord par Port-Vendres permettent à la profession de former une véritable industrie du bijou grenat.

C’est un artiste, maître en aquarelle qui a réalisé ces splendides projets destinés à être présentés à la clientèle et peut être à servir de base à un catalogue imprimé par la suite.

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Une réponse à Le grenat de Perpignan dans le bijou Art nouveau

  1. Rosa M. Martín i Ros dit :

    Molt interessant tot el que has escrit sobre la joieria amb grenats Art Nouveau al Rosselló.
    Amb els teus conec tot un art molt proper que no coneixia.
    Els dibuixos de joies són exquisits.
    Gràcies per les informacions
    Rosa

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