Catalanes à la cruche et art du potier.

Alphonse Bayot, les cancans, vers 1833.

Alphonse Bayot, les cancans, vers 1833.

L’art du potier représente, Messieurs, l’une des premières manifestations de l’instinct artistique chez l’homme, de même d’ailleurs que l’art de ciseler le buis auquel durent s’exercer les premiers gardiens de troupeau. A partir du moment où l’homme des cavernes modela un peu de terre molle, à partir du moment où il lui donna des formes qui ne se contentaient plus seulement d’être utiles, mais tendaient à satisfaire un besoin de l’œil, c’est à dire déjà un obscur besoin d’harmonie, et surtout à partir du moment où il dessina et grava sur ces objets d’argile, nécessaires à sa subsistance, des figures, des scènes de la vie, la céramique était née.

La céramique régionale se propose justement de retrouver une tradition artistique. Briques, plats, pots, vases de toute sorte, jarres, cruches, fontaines, tous ces objets qui accompagnent sans cesse notre vie, que nous avons toujours présents devant les yeux, qui portent en eux quelque chose de nos ancêtres puisqu’ils gardent encore la forme, le nom même et l’usage déterminés jadis par ces derniers, doivent non seulement subsister avec leur caractère bien catalan, adapté, cela va de soi, aux exigences de la vie moderne, mais encore devenir des objets artistiques jusque dans leur usage familier. Ainsi, aucun objet ne nous paraît d’abord aussi vulgaire qu’une cruche. Elle a son coin déterminé dans la cuisine, au bord de l’évier ou sur l’étagère ; rarement il lui est accordé une des places importantes de la maison, la fenêtre, par exemple, à côté des vases de fleurs, ou, pendant les repas, le milieu de la table. C’est qu’elle ne semble avoir aucun sens, en dehors de sa fonction même, qui est de conserver de l’eau.

Rien n’est cependant plus beau que le rôle joué par la cruche, dans la maison, dans notre vie. L’été surtout révèle une mission admirable. Elle garde en ses flancs d’argile toute la fraîcheur des ruisseaux ; elle protège contre les souillures du dehors la pureté de l’eau vive. L’âme de l’été chante dans ses parois ; par elle, nous comprenons mieux les charmes des jours vermeils, et connaissons un peu de la joie de vivre. Quand, d’une main respectueuse, nous la levons en l’air pour verser l’eau dans notre bouche, elle domine la salle entière et règne sur les autres objets ; elle brille d’une clarté nouvelle : elle sourit aux visages rangés autour de la table, à la fenêtre par où pénètre le soleil avec de joyeux reflets verts venus des herbes et des arbres ; elle sourit au chat dont elle connaît les frôlements, car il va boire dans l’évier tous les soirs à côté d’elle ; elle sourit aux bols, innocentes lueurs sur l’étagère. Et c’est pourquoi son jet chante toujours si gaiement dans notre bouche entrouverte…

Mais quand nous la voyons passer, noble et sereine, sur des épaules féminines dont elle épouse les contours, ou quand une blanche main de jeune fille la retient par l’anse toute pleine d’eau, elle devient la sœur de l’amphore et des jarres harmonieuses, et, retrouvant la traditionnelle fonction, elle évoque je ne sais quelle poésie primitive, oubliée par l’humanité qui ne sait plus vivre simplement. Beauté des cruches dont les formes ont parfois la douceur du corps de la femme ! Cruches exquises qui semblez porter en vous la souple ondulation de nos collines ! Cruches vivantes où notre soleil réveille sans cesse des lueurs !…

Je connais un potier de nos villages, je connais le potier Ramon. Le potier Ramon a bien compris toutes ces choses. Il faut le voir prendre l’argile rousse entre ses doigts experts. Son front est devenu grave, et pourtant sa lèvre s’apprête pour le sourire ; c’est qu’un grand acte va s’accomplir par la vertu de ses mains : il va créer une forme nouvelle, donner à un être la vie. Il pétrit donc la pâte molle ; et celle-ci, d’abord inerte et comme privée de sentiment, semble devenir peu à peu intelligente et active.

Les arbres, autour de Ramon, se penchent maintenant pour mieux voir cette merveille naissante, où ils se retrouvent un peu, eux aussi, comme s’y retrouvent les plantes, le ciel et les horizons, et les pierres arrondies lentement par l’eau des nuages. Le monde environnant la salue déjà avant que de naître.

Mais la voici enfin, la cruche tant attendue, la cruche espérée par l’artiste, devinée, entrevue dans l’ombre de ses désirs. Ramon est fier de son œuvre, et cette fois il sourit. Car il sent qu’il a mis en elle toute son âme, toute sa vie, l’âme et la vie de son village, de sa province, la poésie d’une nature, la beauté d’une saison. Il se félicite intérieurement, il félicite la cruche d’être aussi belle. Il la regarde avec amour, et la caresse une dernière fois avant de la poser au soleil, sur le rebord de sa fenêtre… Puis, de son geste lent, il allume une cigarette, et envoie une longue bouffée de fumée bleue vers le ciel…

Jean Amade, extrait de conférence sur l’Art régional, La Revue catalane, 1909.

Cruche à huile, région de Perpignan, XIXe s.

Cruche à huile, région de Perpignan, XIXe s.

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2 réponses à Catalanes à la cruche et art du potier.

  1. SIMONET dit :

    http://violondingue.com/forum/forum/uploads/christian/2010-07-03_182859_terre1.JPG

    Bonjour,
    Auriez-vous des informations sur cet objet?
    Je vous remercie.
    Bien à vous,
    MS

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