Conservation et adaptation, le rôle des acteurs de la mode.

 

 Le secteur de l’habillement mobilise un grand nombre d’artisans. A Perpignan par exemple, en 1767, le corps des boutonniers passementiers et enjoliveurs est composé de 10 maitres, les chapeliers garnisseurs sont 5, il existe 29 marchands drapiers, 19 perruquiers et étuveurs, 7 gantiers ou parfumeurs. On recense aussi 99 maitres tailleurs, fripiers et chaussetiers alors qu’ils n’étaient que 76 en 1762. Le secteur apparaît donc comme florissant au cours de la seconde moitié du XVIIIe s.

En effet la mode française rejaillit sur l’ensemble de la population des personnes les plus en vues jusqu’aux classes les plus populaires par le jeu du réemploi. La circulation des vêtements et des modèles est de plus en plus évidente dans le sens Paris Perpignan, due au succès européen de la mode française. Avec les commandes attestées auprès de fournisseurs parisiens, ainsi qu’avec la circulation des gravures, les nouveautés sont portées quasiment au même moment à Perpignan. Certaines robes ou pièces de vêtements sont commandées à Paris ou bien à Lyon, la capitale de la soie. Elles sont adaptées ensuite aux contraintes locales. Le cas le plus intéressant est la commande de robes prise par un coursier parisien pour le manufacturier perpignanais en étoffes et bas de soie Jean Maris (1695-1753). A l’occasion de son second mariage, ce personnage a le dessein de faire venir de Paris des robes en soie et des garnitures. Le coursier indique : « Je lui avais représenté en réponse que les marchands de Paris font venir leurs étoffes de Lyon, je lui conseillais d’y faire l’emplette des commissions qu’il me donnait et qui couteraient moins par rapport aux profits des marchands et aux frais des doubles voitures. Il me fit réponses que pour les avoir plus belles et de meilleurs gouts, on lui avait conseillé de faire ces achats à Paris, ce qu’il m’écrivit de faire. Je chargeais mes filles de faire ces emplettes suivant le mémoire détaillé qu’il m’avait envoyé et dont il me marquât que madame son épouse qui les avait reçues en était fort contente.» Nous sommes à Perpignan en 1737. Même si ce personnage a une propension à vouloir briller aux yeux de la ville de Perpignan ainsi que de sa belle famille de vieille noblesse,[1] nous voyons bien là l’éclat que la mode parisienne pouvait alors déjà représenter en Roussillon, ainsi que le prestige des tailleurs parisiens sur les tailleurs provinciaux.

Le livre de compte du marchand d’étoffes de soie et de nouveautés César Sonnerat de Lyon est intéressant[2]. De 1755 à 1764, on retrouve des clients dispersés de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, et parmi ces clients, des perpignanais comme le tailleur Samaran, pour des étoffes de soie : péruvienne, dauphine, moire, mais aussi des vêtements : veste fonds argent et relevé, tablier à l’espagnole pour robe en dorure, paire de jarretière en or doublé, garniture de robe contenant tablier, collier, busquière, nœud des manches en soie, coiffures à barbes négligée ou à mi tète, paire de manchettes et tours de robe en blondes, des robes de soie et coton, de taffetas ou de Florence peint, des garnitures à l’espagnole, manteaux en dentelle noire ou blonde , coiffes en blonde avec collier, nœud de manches et palatines. On perçoit un grand raffinement dans les produits commandés et proposés ensuite afin de monter des robes complètes pour la clientèle roussillonnaise. Par ailleurs, il convient de différencier le qualificatif de catalan, terme que l’on retrouve sans cesse dans les inventaires d’habits, du qualificatif d’espagnol que l’on peut trouver dans ces commandes.  A cette époque, il est alors divertissant et à la mode de s’habiller « à la manière de », à l’anglaise, à la polonaise, à l’espagnole.

L’engouement de la mode se retrouve en 1763 chez Antoinette Mars, femme du marchand de tissus Tabariès, rue des Marchands à Perpignan avec 14 robes avec jupes de satin, moire, perse, indienne, batavia, gros de Tour, satin rayé, taffetas mordoré, indienne à fonds blanc à guirlandes et bouquets. On perçoit l’avènement des indiennes suite à la fin de la prohibition ainsi que l’aisance financière de cette famille de marchands nobles. Bien d’autres inventaires roussillonnais sont tout aussi intéressants. Les femmes qui portent les dernières nouveautés sont aussi celles qui se déplacent à la capitale. Louise Elizabeth de Montrond, la femme du commandant de la citadelle de Perpignan laisse à sa mort des dettes envers madame de Neve, marchande de mode à Paris, semble-t-il pour « compte des choses de mode par elle fournie pendant son séjour [3]». Localement elle était aussi cliente auprès de Fleuriand tailleur pour femmes et chez Sardane, tailleur.

L’habillement féminin possède toutefois un fort caractère méditerranéen que ce soit par le gout prononcé pour les indiennes ainsi que par le coton en général[4]. L’étude des voies de circulation maritime indique un intense trafic couvrant tout le XVIIIe s. et concerne les exportations de tissus du port de Marseille vers Valencia, Alicante puis Cadix ainsi qu’une circulation commerciale de textiles et habits provenant du levant. Outre cette circulation de tissus et l’impact des gravures de mode, se répandent des pièces d’habillement très prisés et dont les plus célèbres sont les ouvrages en piqures de Marseille. La fin de la prohibition du commerce des indiennes et toiles peintes en 1759 va aussi généraliser dans l’habillement roussillonnais ce genre de produits en coton avec motifs imprimés, et marquera le glas du trafic illicite des toiles peintes catalanes.

Le XVIIIe s. voit la société d’Ancien-régime en Roussillon se scinder globalement en trois styles vestimentaires différents, la paysannerie qui conserve le costume catalan le plus traditionnel et rudimentaire, la noblesse qui adopte la mode française pour bien montrer son lien de vassalité et entre les deux, l’existence d’une bourgeoisie aisée ou la juxtaposition de tenues à la fois catalanes et françaises crée véritablement une mode originale et d’une grande singularité[5].

Ainsi dans la ville de Perpignan, l’adoption d’un style vestimentaire commun à chacune des strates sociales répond à un fonctionnement quasi similaire à d’autres villes du Midi. A l’identique de la cité d’Arles en Provence[6] va coexister dans la seconde moitié du XVIIIe s. une mode française pour la noblesse avec une mode roussillonnaise plus bourgeoise, témoignant de l’opposition politique entre noblesse et bourgeoisie, cette dernière se voulant fidèle au passé, en faisant perdurer ses racines catalanes[7].


[1] A cette date vient d’acheter la charge de maire de ville. Fonquernie, L., « Jean Maris, biographie…. », La Fibre Catalane, Perpignan, Trabucaire, 2005, p.39-67.

[2] ADPO, 1J467

[3] ADPO, 3E22/244, 1771.

[4] Le travail de recherche commence à mettre en lumière l’importance du trafic maritime méditerranéen ainsi que la contrainte du climat sur le choix des coupes et des matières : Aziza Gril-Mariotte, «La consommation des indiennes à Marseille (fin XVIIIe-début XIXe siècle)», in Rives nord-méditerranéennes, Les textiles en Méditerranée (XVe-XIXe siècle),

[5] Le Guennec, A., « Modes régionales en France au XVIIIe siècle : illusion ou réalité ? », Modes en miroir, la France et la Hollande au temps des Lumières », catalogue d’exposition, Paris-Musées, 2005, p.206-209. L’exemple breton est transposable à toutes les régions périphériques du royaume.

[6] Façon arlésienne, étoffes et costumes au XVIIIe s., catalogue d’exposition, p.17, 1998, ainsi que pour la ville de Marseille, Les Belles de Mai, deux siècles de mode à Marseille, catalogue d’exposition, p.43, 2002.

[7] Pour juger de l’ouverture aux idées des Lumières et par là même à la mode française, voir : Larguier, G. (sous la dir.), Les Lumières en Roussillon au XVIIIe s, hommes, idées, lieux, ed.Trabucaire, 2008.

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Une réponse à Conservation et adaptation, le rôle des acteurs de la mode.

  1. Rosa M. Martín i Ros dit :

    Un article molt bo, Laurent.
    Sempre dones informacions precioses.
    Gràcies
    Rosa

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